Mémoire vive, Alain de Benoist

Mémoire vive, Alain de Benoist

« Etre un homme qui brûle les feuilles mortes, qui arrache la mauvaise herbe et qui parle contre le vide. [...] Je suis comme quelqu'un qui creuse dans la brume à la recherche de ce qui échappe à la brume.» Philippe Jaccottet, L'épreuve de la joie

Les éditions de Fallois viennent de publier Mémoire vive, d'Alain de Benoist, un livre d'entretien avec François Bousquet. Théoricien, journaliste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, auteur de très nombreux essais, Alain de Benoist revient dans cet ouvrage sur son parcours personnel et sur son itinéraire intellectuel, qu'il appelle son « chemin de pensée »

L’extrémisme consiste à pousser jusqu’à l’absurde même les idées les plus justes... il est réducteur, simpliste, borné. [...] La radicalité est tout autre chose. Elle implique de chercher toujours à comprendre plus loin, en remontant à la racine (radix) [...]. Être radical, ce n’est pas seulement refuser le compromis, c’est s’intéresser aux causes lointaines [...]. La recherche des principes premiers, la méditation sur les choses ultimes font partie de la radicalité. Ce qui exige d’être intellectuellement structuré.
Alain de Benoist, Mémoires vive, éd. Fallois, 2012, page 87


Alain de Benoist, qu'on a longtemps présenté comme le chef de file de la «Nouvelle Droite», reste aujourd'hui mal connu. Intellectuel atypique, qui a toujours voulu être fidèle à la pensée critique, il appartient au petit nombre des penseurs français étudiés à l'étranger. En France, il reste ostracisé dans certains milieux, qui ne l'ont généralement pas lu. Trop de malentendus sont venus brouiller la perception de son oeuvre. "Mémoire vive" est l'occasion de les dissiper.
Dans ces entretiens menés à bâtons rompus par François Bousquet, Alain de Benoist s'explique pour la première fois sur son parcours personnel et sur son itinéraire intellectuel, centré sur la philosophie politique et l'histoire des idées. Il dit pourquoi il a choisi de se tenir à l'écart de l'action politique et comment il n'a jamais voulu se laisser prendre au piège des postures partisanes...
Lecteur infatigable et auteur prolifique, Alain de Benoist se confie à coeur ouvert, offrant le portrait d'un homme à l'affût de tout, très loin des clichés et des caricatures. À mi-chemin de l'autobiographie et du bilan philosophique, cet intellectuel engagé fait défiler au fil des pages un demi-siècle d'histoire. Des hommes et des idées, des livres et des rencontres. Le tout esquissant la physionomie de l'époque et le visage de l'auteur.

ISBN : 9782877067935
Titre : Mémoire vive - Entretiens avec François Bousquet
Auteur : BENOIST (Alain de)
Editeur : FALLOIS (EDITIONS DE)
Collection : LITTERATURE
Nb Pages : 336
Présentation : Broché
Epaisseur : 20 mm
Largeur : 155 mm
Hauteur : 225 mm
Poids : 0.40Kg
Prix de vente: 22 euros TTC.


Mémoire vive, Alain de BenoistSous le tire de « Mémoire vive », l’ouvrage prend la forme d’un long entretien avec François Bousquet, journaliste et ancien rédacteur en chef du Choc du mois, qui retrace le parcours personnel et intellectuel de l’auteur de Vu de droite, Demain, la décroissance, Nous et les autres, Au bord du gouffre et tant d’autres ouvrages et articles ayant nourris la réflexions de plusieurs générations de militants politiques.
Sur six pages, la magazine « Causeur » n°46, publie en avril 2012 les “bonnes feuilles” de cet ouvrage en avant-première.

Alain de Benoist : un intellectuel aux antipodes - Les bonnes feuilles de Mémoire vive - Publié le 06 mai 2012 / Culture Politique
Si l’Europe n’était pas exsangue, Alain de Benoist compterait certainement parmi ses intellectuels organiques. Depuis plus de quatre décennies, le cofondateur du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) chemine à travers les ronces du prêt-à-penser sans jamais avoir renoncé à sa passion pour le Vieux Continent. Ses autocritiques successives l’ont tour à tour fait récuser le nationalisme de ses jeunes années militantes, le suprématisme ethnique, enfin le libéralisme et l’occidentalisme. Homme aux « valeurs de droite » et aux « idées de gauche », cet aristocrate qui en appelle au pouvoir du peuple cultive le paradoxe sans jamais céder aux « idéologies à la mode ». Sans Dieu ni maître, l’auteur de Comment peut-on être païen ? a toujours refusé d’apparaître comme le prophète de la « Nouvelle Droite ». L’expression l’avait d’ailleurs agacé dès son apparition en 1979, lorsque « l’été de la Nouvelle Droite » mit sur le devant de la scène ce trentenaire capable de discuter des théories physiques de Stéphane Lupasco, des racines païennes de l’Europe comme de la conception nietzschéenne du temps sphérique. Dix ans après la création du GRECE, ses jeunes animateurs investirent Le Figaro Magazine, sous l’œil admiratif de Louis Pauwels, jusqu’à ce que l’antilibéralisme et le tiers-mondisme d’Alain de Benoist apparaissent pour ce qu’ils étaient : de vigoureux antidotes aux faux totems de l’époque.
À l’orée des années 1990, son intérêt croissant pour les sciences sociales et la critique du capitalisme lui firent croiser la route du décroissant Serge Latouche, des penseurs communautariens1 nord-américains ou des eurasistes russes, avant que l’affaire des « rouges-bruns » déclenchée contre L’Idiot International musèle le débat public pendant une bonne vingtaine d’années.
« Penser, c’est d’abord penser contre soi » aime rappeler cet érudit – toutes langues confondues, sa légendaire bibliothèque compte plus de 150 000 volumes ! – qui cite volontiers Jünger et Montherlant, les socialistes Proudhon et Sorel – auquel il a emprunté le titre de la revue Nouvelle École – mais aussi Bertrand de Jouvenel, Carl Schmitt et d’innombrables autres références qui mériteraient d’être lues plutôt que de comparaître devant le tribunal de l’Histoire.

Si nous vous livrons les « bonnes feuilles » de Mémoire vive2, ses entretiens avec François Bousquet, c’est pour rendre sa juste place à cet intellectuel de 68 ans encore promis à un long avenir. Ni « sulfureux » ni réprouvé, Alain de Benoist appartient à l’engeance rebelle. Lisez plutôt !

I. Nouvelle Droite et musèlement du débat public

La plus grande partie de votre vie s’est confondue avec ce qu’on a appelé la «Nouvelle Droite». Je suppose que, là aussi, il y a un bilan à faire. De votre point de vue, la ND a-t-elle été (est-elle) une réussite ou un échec?

pensée unique, Alain de Benoist
Julien Freund
Un peu des deux, bien entendu. La ND a été une grande et belle aventure de l’esprit. Elle n’a pas réussi à infléchir le cours des choses, c’est le moins qu’on puisse dire, mais le corpus idéologique et intellectuel qu’elle a mis en place est considérable. Des milliers de pages et plus d’une centaine de livres ont été publiés, des centaines de conférences et de colloques ont été organisés. La ND a participé à quantité de débats, elle en a elle-même suscité plusieurs. Qu’il s’agisse des questions religieuses (paganisme et critique du monothéisme), de Georges Dumézil et des Indo-Européens, de la Révolution conservatrice, des traditions populaires, de Julien Freund et Carl Schmitt, de la critique de la Forme-Capital, de l’anti-utilitarisme, de l’écologisme, etc., il est clair que sans elle beaucoup de discussions auxquelles on a assisté n’auraient pas eu le même caractère[…]

Ce qui frappe le plus, c’est à la fois l’originalité des thèses de la ND – elles ont des antécédents, mais pas de prédécesseurs – et sa durée d’existence. Si l’on met de côté l’Action française, qui a été un phénomène tout différent, puisqu’il s’agissait aussi d’un mouvement politique, je ne vois en France aucun autre exemple d’une école de pensée ayant fonctionné de façon ininterrompue pendant près d’un demi-siècle. Nouvelle École a été créée en 1968, Éléments en 1972, Krisis en 1988. Ces trois revues paraissent toujours aujourd’hui, alors que tant d’autres publications n’ont eu qu’une existence éphémère. […] Ce qui est sûr, c’est que la ND a d’ores et déjà sa place dans l’histoire des idées, mais que cette place demande encore à être exactement cernée. Ceux qui s'y emploieront verront que nous avons certes exploré des pistes qui se sont révélées stériles, abandonné certaines idées qui ne menaient pas à grand-chose, mais que dans l’ensemble, lorsqu’il s’est agi d’analyser la société actuelle, nous ne nous sommes guère trompés. Nous avons même souvent été en avance. J’avais personnellement annoncé l’«Europe réunifiée» dès juin 1979. Au début des années 1990, au moment où Francis Fukuyama proclamait la «fin de l’Histoire», nous avions organisé un colloque sur le thème du «Retour de l’Histoire», ce qui n’était pas si mal vu. J’ai aussi publié en octobre 1998 un article intitulé «Vers un krach mondial ?» C’était dix ans tout juste avant la grande crise financière qui s’est déclenchée aux États-Unis à l’automne 2008.

pensée unique, Alain de Benoist
Des clés pour penser le monde
En ce début de XXIe siècle, que peut encore apporter la ND ?

Ce qu’elle a toujours cherché à apporter : une conception du monde, une intelligence des choses, des pistes de réflexion. La ND peut aider à comprendre l’époque où nous vivons, et plus encore celle qui vient. Elle peut aider à formuler des alternatives et à éviter les faux pas. Elle peut contribuer à «décoloniser l’imaginaire», comme le dit Serge Latouche. Elle peut laisser entrevoir un au-delà de la marchandise. Elle peut donner un fondement à la volonté des peuples et des cultures de maintenir leur identité en se donnant les moyens de la renouveler. C’est déjà beaucoup. […]

Vous parlez de tout cela avec beaucoup de détachement, alors qu’on vous a constamment présenté comme le «pape» ou le «gourou» de la ND…
Voilà bien deux termes ridicules. Je ne suis certainement pas Benoi(s)t XVII, et je suis le contraire même d’un gourou. Je n’aime pas plus commander qu’être commandé. Et surtout, je n’ai jamais été environné d’une cour d’admirateurs inconditionnels. Autour de Maurras il y avait des maurrassiens, autour d’Alain de Benoist il n’y a pas de «bénédictins». Ce serait même plutôt le contraire. Durant toute ma vie, c’est toujours dans mon proche entourage que j’ai rencontré le plus de résistances, et il n’y a sans doute pas un tournant idéologique que j’ai pris pour lequel je n’ai pas eu d’abord à convaincre ceux qui m’entouraient […] Idéologiquement parlant, la Nouvelle Droite n’a jamais été totalement homogène et je pense que c’est une bonne chose, car cela a permis de nourrir le débat intérieur. Sur le plan religieux, par exemple, à côté d’une majorité de païens, il y a toujours eu chez elle des chrétiens, des athées, des traditionalistes, des spiritualistes, des positivistes scientistes. Cette diversité se retrouve dans son public, y compris sur le plan politique. Voici quelques années, une enquête réalisée auprès du lectorat d’Éléments avait révélé que 10 % des lecteurs se classaient à l’extrême droite, 12 % à l’extrême gauche, tandis que 78 % se positionnaient ailleurs.

Au cours de son histoire, la ND a fait l’objet de bien des commentaires flatteurs, mais aussi d’innombrables attaques, parfois même violentes, ou du moins sans aucun rapport avec ce que peuvent être des polémiques intellectuelles. Vous avez vous-même été complètement ostracisé dans certains milieux. Comment l’expliquez-vous ?

La ND a en fait été traitée d’à peu près tout. On l’a décrite comme giscardienne, gaulliste, favorable au Front national, hostile au Front national, fasciste, nazie, communiste, etc. D’une manière générale, je dirais que, pendant trente ans, la stratégie des adversaires de la ND a consisté à lui attribuer des idées qu’elle n’avait pas pour éviter d’avoir à discuter de celles qu’elle soutenait. […] Mieux encore : je n’ai pratiquement jamais lu un article dirigé contre moi qui argumentait à partir de quelque chose que j’aurais dit ou écrit. J’étais quelqu’un de sulfureux, mais on ne disait jamais pourquoi. […] L’une des raisons en était que les auteurs de ces textes avaient eux-mêmes en général une culture limitée dans les domaines en question, et étaient même très souvent pratiquement incultes. […]

Mémoire vive, Alain de Benoist
Alain de Benoist et Ernst Jünger
Il y a bien sûr d’autres raisons. D’abord, comme vous le savez, n’est intellectuellement légitime en France que ce qui vient de la gauche. Un passé d’extrême droite, fût-il lointain, est une sorte de tunique de Nessus. Quand on dit d’un homme qu’il a appartenu dans sa jeunesse à l’extrême gauche, on décrit un épisode de son parcours ; quand on dit qu’il a appartenu à l’extrême droite, on veut suggérer qu’il y appartient toujours. Ernst Jünger, devenu centenaire, se voyait encore reprocher certains de ses articles de jeunesse ! Il faut par ailleurs tenir compte de la détérioration du climat intellectuel. À partir de la fin des années 1980, une véritable chape de plomb s’est abattue sur la pensée critique. Tandis que la montée du Front national engendrait un surmoi «antifasciste» relevant totalement du simulacre, on a vu à la fois se déchaîner les tenants de ce que Leo Strauss appelait la reductio ad hitlerum et s’instaurer un « cercle de raison » dominé par l’idéologie dominante. Cela a abouti à la «pensée unique», pour reprendre une expression que j’ai été le premier à employer. Par cercles concentriques, quantité d’auteurs se sont progressivement vu retirer l’accès aux haut-parleurs. On n’a pas cherché à réfuter leurs thèses, on leur a coupé le micro. L’important était que le grand public n’ait plus accès à leurs œuvres. Prenons mon exemple personnel. Jusque dans les années 1980, je faisais paraître assez régulièrement des tribunes libres dans Le Monde. Mes livres étaient publiés chez Robert Laffont, Albin Michel, Plon, La Table ronde, etc. De surcroît, ce n’est jamais moi qui les proposais à ces éditeurs, mais les éditeurs en question qui me les demandaient. Après 1990, il n’en a plus été question, et j’ai dû me rabattre sur des éditeurs plus marginaux. Comme il est très improbable que je me sois mis à écrire soudainement des choses insupportables, il faut bien en conclure que c’est le climat qui avait changé. Peut-être les choses sont-elles aujourd’hui en train de tourner dans le domaine des idées, il me semble que l’on assiste à un léger réchauffement climatique, mais pendant près de trente ans, cela a vraiment été les «années de plomb». […]

Au fond, c’est le manichéisme qui vous gêne.

Je le déteste en effet. Non seulement parce que j’essaie toujours de viser à l’objectivité, mais aussi parce que j’ai un sens des nuances extrêmement aigu. C’est pour cela que j’aime les différences, et c’est pour cela que je me défie de l’absolu. Il y a des idées que je défends parce que je les crois justes, mais qui ne me plaisent pas du tout. J’aimerais qu’elles soient fausses, mais l’honnêteté m’oblige à les reconnaître pour vraies […] Il y a toujours une part de mauvais dans ce que nous estimons le meilleur, une part de bon dans ce que nous jugeons le pire. C’est une infirmité de ne pas s’en rendre compte. Elle révèle le croyant dogmatique ou l’esprit partisan dans ce qu’il a de plus pénible. […] Comprendre n’est pourtant pas approuver. Mais on ne s’embarrasse plus de ces nuances. Et le pire est que les adversaires du sectarisme ambiant n’ont bien souvent à lui opposer qu’un contre-sectarisme, c’est-à-dire un sectarisme en sens contraire. Voilà ce qui me désole.
Mémoire vive, Alain de Benoist
Comprendre n'est pas approuver

En février 1992, lors d’un déjeuner auquel Jean Daniel m’avait invité dans les locaux du Nouvel Observateur en compagnie d’Alain Caillé, Jacques Julliard avait affirmé que  la haine est plutôt de gauche, tandis que le mépris est plutôt de droite». J’ai souvent réfléchi à ce propos, qui me paraît contenir une large part de vérité. Le mépris s’exerce du haut vers le bas, tandis que la haine exige une perspective plus égalitaire : si tous les hommes se valent, il n’y a que la haine pour justifier leur exclusion absolue. On rétorquera que bien des hommes de droite ont eux aussi fait preuve de comportements haineux et aussi de brutalité et de dureté, ce qui n’est certes pas faux. Cependant, il y a aussi à droite un thème que l’on ne trouve que très rarement à gauche : c’est l’estime pour l’adversaire, non pas bien qu’il soit mon adversaire, mais au contraire parce qu’il est mon adversaire, comme le dit Montherlant, et parce que je l’estime à ma mesure […] La gauche reste de ce point de vue plutôt robespierriste : l’ennemi est une figure du Mal, et le Mal est partout (c’est le principe même de la « loi des suspects » qui a inspiré tant de mises en accusation publiques à l’époque de la Terreur) […] Vous remarquerez aussi que lorsqu’un homme de gauche tient des propos «de droite», les gens de droite applaudissent, tandis que lorsqu’un homme de droite tient des propos de «gauche», les gens de gauche jugent aussitôt qu’il n’est «pas net», qu’il cherche à se «démarquer», à «récupérer», etc. Toujours le sectarisme.

II. Europe/États-Unis

Est-ce parce qu’ils incarnent géopolitiquement la puissance maritime que vous avez si constamment critiqué les États-Unis ?

Pas seulement. La critique des États-Unis a pris son essor, au sein de la Nouvelle Droite, après la parution fin 1975 du numéro de Nouvelle École sur l’Amérique (dont la matière a été reprise dans un livre publié en langue italienne, puis en allemand et en afrikaans). Elle est une sorte de conséquence logique de la distinction que nous avions faite alors entre l’Europe et l’Occident. Elle est depuis restée plus ou moins constante. On aurait tort cependant de l’interpréter comme relevant d’une quelconque phobie. Je suis allergique à toutes les phobies, à l’américanophobie comme aux autres. L’un des numéros d’Éléments publié voici quelques années avait d’ailleurs pour thème «L’Amérique qu’on aime» ! Je ne suis pas non plus de ceux qui critiquent l’Amérique sans la connaître. J’y suis allé maintes fois, j’y ai séjourné à plusieurs reprises, je l’ai sillonnée en tous sens […] 
Amérique Alain de Benoist
Les visages de l'Amérique

J’ai toujours eu la plus vive admiration pour le grand cinéma américain quand il ne se ramenait pas encore à une accumulation de niaiseries stéréotypées et d’effets spéciaux et surtout pour la grande littérature américaine: Mark Twain, Herman Melville, Edgar Poe, William Faulkner, John Dos Passos, Ernest Hemingway, John Steinbeck, Henry Miller, etc. […] Par la suite, je n'ai jamais dissimulé non plus ce que je dois, non seulement à mes amis de la revue Telos, mais à Christopher Lasch et aux communautariens américains. Mais bien entendu, j’ai aussi vu les revers de l’«american way of life» : l’obsession de l’intérêt calculable, la société de marché, la culture conçue comme marchandise ou comme «entertainment», la conception technomorphe de l’existence, les rapports hypocrites entre les sexes, la civilisation automobile et commerciale (il y a plus de véritable socialité sur le moindre marché africain que dans n’importe quel supermarché californien!), les enfants obèses élevés par la télévision, l’apologie des «winners» et la fuite en avant dans la consommation, l’absence si fréquente de vie intérieure, la restauration rapide, l’optimisme technicien (il faut être «positif», tout finira par s’arranger, puisqu’il y a une solution «technique» à tout), le mélange d’interdits puritains et de transgressions hystériques, d’hypocrisie et de corruption, etc. […] 

Loin de professer la moindre américanophobie, c’est plutôt l’europhobie des Américains et, au-delà, leur attitude vis-à-vis du « reste du monde » que je mettrai en cause. Les Pères fondateurs, lorsqu’ils sont venus s’installer en Amérique, ont d’abord voulu rompre avec une culture politique européenne qui leur était devenue étrangère et insupportable. Empreints de culture biblique tout autant que de philosophie des Lumières, souvent marqués par le puritanisme, ils voulurent créer outre-Atlantique une nouvelle Terre promise, une « cité sur la colline » (a city upon a hill), qui se tiendrait à distance de la vieille Europe, mais deviendrait en même temps le modèle d’une civilisation universelle d’un type jamais vu. Toute leur politique étrangère vient de là. Depuis les origines, elle n’a cessé d’osciller entre l’isolationnisme qui permet de se tenir à l’écart d’un monde corrompu et la mise en œuvre sans états d’âme d’une «destinée manifeste» (Manifest Destiny) assignant aux Américains la mission d’exporter dans le monde entier leur mode de vie et leurs principes. Américaniser le monde, pour beaucoup d’Américains, c’est du même coup le rendre compréhensible !

Et l’Europe, la tête de pont de la « puissance continentale » ? Dans quel état se trouve-t-elle aujourd’hui ?

Dans le pire état qui soit. Au célèbre Congrès de La Haye de 1948, deux conceptions différentes de la construction européenne s’étaient affrontées : celle des fédéralistes comme Denis de Rougemont, Alexandre Marc et Robert Aron – auxquels on peut ajouter Otto de Habsbourg –, et celle du couple Monnet-Schuman, d’inspiration purement économique. C’est malheureusement la seconde qui l’a emporté. Pour Jean Monnet et ses amis, il s’agissait de parvenir à une mutuelle indication des économies nationales d’un niveau tel que l’union politique deviendrait nécessaire, car elle s’avérerait moins coûteuse que la désunion. L’intégration économique, autrement dit, devait être le levier de l’union politique, ce qui ne s’est évidemment pas produit. La «déconstruction» de l’Europe a commencé au début des années 1990, avec les débats autour de la ratification du traité de Maastricht. Elle n’a cessé de s’accélérer depuis. Mais c’est dès le départ que la construction de l’Europe s’est faite en dépit du bon sens. Quatre erreurs principales ont été commises. La première a été de partir de l’économie et du commerce au lieu de partir de la politique et de la culture. Loin de préparer l’avènement d’une Europe politique, l’hypertrophie de l’économie a rapidement entraîné la dépolitisation, la consécration du pouvoir des experts, ainsi que la mise en œuvre de stratégies technocratiques obéissant à des impératifs de rationalité fonctionnelle. La seconde erreur est d’avoir voulu créer l’Europe à partir du haut, c’est-à-dire des institutions bruxelloises, au lieu de partir du bas, en allant de la région à la nation, puis de la nation à l’Europe, en appliquant à tous les niveaux un strict principe de subsidiarité. La dénonciation rituelle par les souverainistes de l’Europe de Bruxelles comme une «Europe fédérale» ne doit donc pas faire illusion : par sa tendance à s’attribuer autoritairement toutes les compétences, elle se construit au contraire sur un modèle très largement jacobin. Loin d’être «fédérale», c’est-à-dire de reposer sur le principe de compétence suffisance, elle est même jacobine à l’extrême, puisqu’elle conjugue autoritarisme punitif, centralisme et opacité. La troisième erreur est d’avoir préféré, après la chute du système soviétique, un élargissement hâtif à des pays mal préparés pour entrer dans l’Europe (et qui ne voulaient y entrer que pour se placer sous la protection de l’OTAN) à un approfondissement des structures politiques existantes. La quatrième erreur est de n’avoir jamais voulu statuer clairement sur les frontières géographiques de l’Europe – ainsi que l’a montré le débat à propos de la Turquie – ni sur les finalités de la construction européenne. Enfin, l’Europe n’a cessé de se construire en dehors des peuples, et parfois même contre eux. On est même allé jusqu’à formuler un projet de Constitution sans que jamais ne soit posé le problème du pouvoir constituant.Quoi d’étonnant que, lorsqu’on parle aujourd’hui de l’Europe, les termes qui reviennent le plus souvent sont ceux d’impuissance, de paralysie, de déficit démocratique, d’opacité, d’architecture institutionnelle incompréhensible ? Pendant des décennies, la construction européenne avait été présentée comme une solution ; elle est devenue un problème de plus, que personne ne sait plus résoudre.
Amérique Alain de Benoist
Europe vs. USA
Pourtant, la construction politique de l’Europe reste à mes yeux une nécessité absolue. […] On ne peut d’abord oublier qu’au-delà de ce qui les distingue, et qui doit évidemment être préservé, tous les peuples européens sont issus d’une même matrice culturelle et historique. Il est évident, d’autre part, à une époque où les logiques stato-nationales deviennent de plus en plus inopérantes, que c’est seulement à l’échelle continentale que l’on peut faire face aux défis qui se posent à nous actuellement. […] À mes yeux, la vocation naturelle de l’Europe est de constituer un creuset original de culture et de civilisation en même temps qu’un pôle indépendant capable de jouer, dans un monde multipolaire, un rôle de régulation vis-à-vis de la globalisation. […] Le projet européen manifeste une incertitude existentielle aussi bien stratégique qu’identitaire, que les souverainistes et les eurosceptiques ont beau jeu d’exploiter. Nietzsche disait : «L’Europe ne se fera qu’au bord du tombeau.»

*Photo: Hannah Assouline.

Contre la séparation libérale entre le juste et le bien, les communautariens estiment que la définition commune de la justice s’appuie sur une certaine conception de la vie bonne. 

Mémoire vive, Alain de Benoist, Entretiens avec François Bousquet, Bernard de Fallois, 2012.


« Mémoire vive » de Alain de Benoist


Chef de file de la Nouvelle Droite, intellectuel hors norme et écrivain de premier plan, Alain de Benoist est aussi l’un des grands témoins de notre temps, dont il s’est efforcé de déchiffrer l’originalité. Manquait à son oeuvre pléthorique un autoportrait. C’est chose faite avec Mémoire vive, qui retrace, sous forme d’entretiens, un parcours loin des sentiers battus.

 Alain de Benoist dans sa bibliothèque privée
Alain de Benoist dans sa bibliothèque privée 

L’univers, que d’autres appellent la bibliothèque, écrivait Jorge Luis Borges. A croire que le grand auteur sud-américain songeait déjà à Alain de Benoist, héros borgésien à la tête de l’une des plus vastes bibliothèques privées de France (lire notre article), quelque 200 000 volumes dans toutes les langues. Balzac voulait concurrencer l’état civil. Alain de Benoist, c’est le dépôt légal. Dans sa bibliomanie, il défie la Bibliothèque nationale. Saint Thomas d’Aquin disait craindre l’homme d’un seul livre. Peut-être faut-il craindre l’homme de tous les livres à la curiosité insatiable, ce démon qui habite l’homme et le pousse à élargir sans cesse les horizons du savoir. Plus ultra, toujours plus loin, comme la devise impériale de Charles Quint, plus loin que les colonnes d’Hercule, plus loin que Gibraltar.

Enfant déjà, il lisait tout. Non pas ces contes où les ogres mangent les enfants, non, l’ogre, c’était lui, qui dévorait des livres, littéralement bibliophage, comme affligé d’une fringale de savoir. Aujourd’hui encore, on retrouve dans son oeuvre cet appétit sans limites : 90 livres, 2000 articles, 350 entretiens. A vous donner le vertige. Homo universalis, lointain descendant de Pic de la Mirandole, qui abrite en lui non pas seulement un homme de la Renaissance mais encore un encyclopédiste du XVIIIe siècle (même s’il en récuse la philosophie). De quoi faire dix à vingt spécialistes dans des domaines aussi variés que l’éthologie, les sciences de la vie, le cinéma, la psychologie comportementale, l’histoire des religions, la sociologie, la philologie, la programmation neurolinguistique.

Mais il a choisi l’histoire des idées et la philosophie politique, dont il est un peu le Carl von Linné, l’homme qui a jeté les bases de la nomenclature du vivant. Il répertorie tout, archive avec soin les revues savantes du monde entier, collectionne les éditions originales, dresse d’interminables bibliographies. Boulimie et encyclopédisme. Vu de droite, Anthologie critique des idées contemporaines (1977), couronné par l’Académie française, est à cet égard caractéristique de sa manière, prodigieux catalogue des savoirs. Ou encore cette somme doctrinale impressionnante, Critiques- Théoriques (2002). Il s’agit d’ordonner le monde. Classifier, c’est clarifier.

Très tôt, il a éprouvé la nécessité d’être « intellectuellement structuré », en soumettant l’héritage qu’il a reçu à une critique raisonnée. Son modèle en la matière reste Georges Sorel, qui expliquait dans ses Réflexions sur la violence, livre de chevet de Lénine et de Mussolini, avoir passé vingt ans de sa vie à désapprendre tout ce qu’on lui avait inculqué, à partir de quoi il a pu (re)penser le monde à nouveaux frais.

Ainsi d’Alain de Benoist, « homme du sed contra », comme l’appelait son ami, l’écrivain catholique Jean-Marie Paupert, celui qui pense à contre-courant et qui remet les Idées à l’endroit, pour reprendre le titre de l’un de ses livres les plus mordants (1979). « J’ai voulu, écritil, définir et proposer une conception du monde alternative de celle qui domine actuellement, et qui soit en même temps adaptée au moment historique que nous vivons. »

A ce grand dessein, il a consacré un demi-siècle d’une vie réglée comme celle d’Emmanuel Kant. Tout l’éloigne du philosophe de Königsberg mais, comme lui, il s’installe à sa table de travail chaque matin à 8 heures, vêtu de son inusable gilet, avec, pour uniques excitants, la nicotine et la caféine, redevenant visible le soir seulement pour les amis. Le reste du temps, c’est un stakhanoviste forcené au visage marqué par les nuits de veille, dont le travail n’est perturbé que par le va-et-vient de ses chats.

 Alain de Benoist vu de droiteEn proie au doute, il est enchaîné à son bureau comme Sisyphe à son rocher. A quoi bon imaginer Sisyphe heureux ? Ni heureux, ni malheureux, mais perpétuellement insatisfait. En vérité, Alain de Benoist se situe sur un autre plan, par-delà pessimisme et optimisme, dans un ailleurs jusque-là inexploré, jamais où on l’attend, finalement inclassable, lui qui aime tant classer. « Un Martien en exil », dit-il de lui, reprenant à son compte la formule de l’écrivain Pierre Gripari. Martien parmi les hommes de son temps, Martien à droite, à gauche, chez les intellectuels, lui qui, au demeurant, « est peut-être l’intellectuel européen le plus “typique” des quarante dernières années », au dire de Costanzo Preve, l’une des grandes figures de la gauche italienne.

Un homme hors norme, monstrueux, si l’on veut, mais ni plus ni moins que le jeune Pascal. Comparaison étrange, diront certains, appliquée à l’auteur de Comment peut-on être païen ? (1981). Peut-être parce qu’ils n’ont pas lu Mémoire vive, son dernier livre d’entretiens, à mi-chemin de l’autobiographie et du bilan philosophique, ce qu’on appelle en allemand un « chemin de pensée » et qui se lit comme un fascinant Bildungsroman philosophique, un roman d’apprentissage, tant la précocité de l’enfant l’apparente à quelque créature surhumaine ou mythologique. Mais on comprend vite que la « monstruosité » est la condition de l’oeuvre, le préalable indispensable au défi qu’il s’est lancé : épuiser le réel. Il y a quelque chose de titanesque dans cette aventure.

Tout lire, tout voir, tout décrire. Et tout sacrifier au projet d’une vie. Ayant calculé que l’on passe quinze minutes par jour à se raser, soit quatre-vingt-dix heures par an, il s’est laissé pousser la barbe pour ralentir l’inexorable écoulement du temps. De même a-t-il supprimé le petit-déjeuner il y a trente ans, le déjeuner il y a vingt ans, trop chronophages. Chronos, le seul adversaire contre lequel il ait lutté, dressant entre lui et la mort une montagne de livres.

Alors, pourquoi un tel homme, dont tout indique qu’il n’a pas d’équivalent dans l’histoire récente, reste-t-il si mal connu, en France à tout le moins, car pour ce qui est de l’étranger, il est l’un de nos auteurs les plus traduits et les plus étudiés ? Pour tout dire, il y a un mystère Alain de Benoist. Cela fait des années qu’on lui fait un procès en sorcellerie, à la fois surréaliste et désespérant, lui reprochant pêle-mêle d’être rouge-brun, nostalgique de la Grande Allemagne, néofasciste, archéofuturiste, luciférien, libertin, moitié Barbe-Bleue moitié bête immonde.

Que répondre à cela ? Le dossier n’est certes pas vide (un engagement de jeunesse à l’extrême droite), mais il y a prescription depuis si longtemps. Rien à faire. Intellectuel, vos papiers ! Comme monsieur K. dans le Procès de Kafka, il doit répondre à des accusations d’autant plus fantaisistes qu’elles sont fantastiques, ou l’inverse. A tous les coups, on le prend pour quelqu’un d’autre, comme dans une pièce de boulevard : un disciple de Maurras ou un épigone de Gobineau, victime d’un quiproquo idéologique, alors qu’il a congédié la droite voilà plus de trente ans, sans pour autant épouser la gauche. Le titre du livre de Jean-Paul Besset résume assez bien son itinéraire : Comment ne plus être progressiste… sans devenir réactionnaire ? Il suffit d’en renverser les termes.

Mais on préfère condamner en lui quelqu’un ou quelque chose qu’il n’est pas, sans se donner la peine de consulter les pièces du dossier, ses livres. Tant qu’à faire, autant commencer par le dernier, Mémoire vive, qui comporte maintes pages magnifiques, dont une ébouriffante typologie de la droite et de la gauche – sûrement ce que l’on a écrit de plus profond sur le sujet. Un livre d’autant plus bouleversant qu’il est tout en retenue. Ni trop, ni pas assez. Si les goûts de l’auteur le portent vers les romantiques allemands, la netteté du trait, la rigoureuse précision, la pudeur d’expression le rangent du côté de l’école classique française. C’est la première fois qu’il se livre ainsi, appartenant à cette race d’hommes pour qui le biographique doit s’effacer devant le bibliographique. Mais il ne fallait pas moins qu’une confession intellectuelle pour clore le faux procès qu’on lui fait.

 Alain de Benoist éléments

Venons-en aux faits, comme disent les policiers et les magistrats. Né en 1943, Alain de Benoist est entré en politique un peu comme Bardamu, le héros du Voyage au bout de la nuit, est parti à la guerre, à la suite d’une erreur d’orientation et des hasards de la géographie, même s’il y mettra par la suite plus d’entrain que le personnage de Céline. Toujours est-il qu’il s’est retrouvé à dix- sept ans, lui qui était jusque-là dépolitisé, enrôlé dans les rangs de la droite radicale. On a peine, aujourd’hui, à imaginer ce qu’était un militant en ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Militer, c’était comme entrer en religion. Celle d’Alain de Benoist était dispensée par la Fédération des étudiants nationalistes (FEN), vitrine légale du mouvement Jeune Nation, dissout en 1958, et Europe- Action, mouvement et revue éponyme animés par Dominique Venner.

Le militantisme conduit à tout, à la condition d’en sortir. Ce qui ne manqua pas d’arriver au jeune homme qui va se retrouver, à l’âge de vingt-trois ans, en rupture avec l’extrême droite et l’activisme politique, une nouvelle vie s’ouvrant à lui où les questions prendront le pas sur les réponses. Du militantisme, cependant, il conservera une ascèse et une discipline de travail. Nulla dies sine linea, pas de jour sans une ligne. Plus que jamais engagé, mais dans le combat culturel, point de départ d’une nouvelle aventure passée à la postérité sous l’étiquette facile et réductrice (comme toutes les étiquettes) de Nouvelle Droite (ND). En février 1968, paraît le premier numéro de la revue doctrinale Nouvelle Ecole. Dans la foulée, est créé le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece), navire amiral de la ND, suivi de la revue Eléments, longtemps dirigée par ses complices de toujours, Jean-Claude Valla et Michel Marmin.

Carl Schmitt
Carl Schmitt (1888 - 1985)
Dans ces années-là, Alain de Benoist professait un « gramscisme de droite », en référence à Antonio Gramsci, philosophe marxiste italien mort en 1937, à qui l’on doit la théorie du « pouvoir culturel » comme prélude à la prise de pouvoir politique. C’est Louis Pauwels qui donnera à la ND les moyens d’exercer ce magistère des idées en lui confiant le soin d’orienter la ligne éditoriale du Figaro-Dimanche, qu’il venait de lancer (1977), bientôt transformé en Figaro Magazine. Alain de Benoist y animera les pages culturelles, initiant les lecteurs à la pensée de Carl Schmitt (voir notre page), de Nietzsche et de Cioran. Le succès sera immense, tant et si bien que le Figaro Magazine portera sa diffusion à 850 000 exemplaires, un public sans commune mesure avec les habituels lecteurs des publications de la ND. C’était trop. La polémique déclenchée contre elle, durant l’été 1979, sera comme une tempête qui finira par l’emporter, une sorte de déferlement médiatique disproportionné. Ebranlée, elle en sortira métamorphosée.

Au départ, Alain de Benoist concevait le Grece « comme une sorte de synthèse de l’école de Francfort, de l’Action française et du CNRS ». Vaste programme. Mais d’emblée, le ton est donné, la ND sera un laboratoire d’idées. On y explorera systématiquement le paysage idéologique, d’abord « vu de droite », puis au fil des ans, le regard se décentrera, s’excentrera, se dénationalisera. Des pistes nouvelles seront ouvertes, des terres inconnues défrichées. Ainsi la ND passera-t-elle du scientisme à la critique du progrès, des modèles inégalitaires aux communautés organiques, de la sociobiologie au paradigme du don, s’affirmant de plus en plus antiproductiviste, anticapitaliste et résolument écologique, comme en témoigne Demain, la décroissance ! Penser l’écologie jusqu’au bout, d’Alain de Benoist (2007).

A partir du milieu des années 1980, ces thèmes domineront la production éditoriale du Grece et de la revue que son principal animateur vient de lancer, Krisis (1988), le tout associé à la critique de la mondialisation marchande et de l’homogénéisation du monde, dont l’essai au titre délibérément provocateur Europe , tiers monde, même combat (1986), porte trace. C’est sûrement dans l’œuvre d’Alain de Benoist que l’on trouve la plus vigoureuse critique de l’universalisme occidental (Au-delà des droits de l’homme, 2004). Le procès de l’individualisme en est le fil d’Ariane, qui nous guide au travers du labyrinthe, ce labyrinthe (autre figure borgésienne) devenu l’emblème du Grece.

On lui a beaucoup reproché d’avoir changé (ou mis opportunément en scène l’évolution de sa pensée). C’est absurde. Il a mûri, tandis que le monde environnant se métamorphosait au gré des révolutions technologiques, de l’évolution des mentalités et des nouvelles conditions politicohistoriques. Il y a dans toute grande pensée des éléments de continuité et de rupture. Celle d’Alain de Benoist n’y échappe pas. Le risque, pour tout penseur, c’est de devenir rapidement son propre censeur, campant sur des positions acquises, gardien intransigeant du dogme. Rien de tel ici. Nulle « trahison des clercs », eût pu dire Julien Benda. Partout, un même souci d’objectivité et de cohérence.

« Infatigable initiateur de rencontres paradoxales (eu égard aux orthodoxies établies) », d’après Pierre-André Taguieff, Alain de Benoist avoue, depuis trente ans, ne plus se reconnaître dans aucune famille politique de droite.

Etre de droite ou de gauche, c’est pour lui professer une forme d’hémiplégie morale, comme l’écrivait le philosophe espagnol Ortega y Gasset. C’est pourquoi l’on ne peut que donner tort au grand historien des droites, René Rémond, quand il se demandait : « Alain de Benoist ne serait-il pas le Charles Maurras de sa génération ? » Trop de choses séparent le premier du second. On ne trouve pas chez lui cette surdité au monde qui a enfermé le maître de Martigues dans « la France seule » et le « politique d’abord ».

 Alain de Benoist
Le penseur est aussi un passeur, éveilleur de consciences
Pour autant, comme l’Action française, la ND frappe par sa longévité. Avec, en son centre, Alain de Benoist dont l’isolement a finalement contribué à asseoir l’originalité, auteur d’une oeuvre fleuve et alluvionnaire – luimême ne dit-il pas qu’il est en aval ? –, nourrie d’innombrables affluents et de multiples sources.

Les pensées desséchées et les philosophies stérilisantes ne manquent pas. Alain de Benoist est tout le contraire. Le penseur se double chez lui d’un passeur, éveilleur des consciences, qui vous accueille les bras grands ouverts, un large sourire aux lèvres, fraternellement, en seigneur, espèce guère protégée, quoique en voie d’extinction. Du seigneur il a l’élégance morale, la qualité d’âme, la hauteur rafraîchissante, l’humanité discrète, la liberté souveraine. Jamais il ne vous fait sentir sa supériorité intellectuelle – c’est le propre des grands. On a parfois honte pour ses détracteurs qui s’en tiennent à la rumeur publique, par commodité ou par lâcheté, et ne daignent pas aller voir d’un peu plus près cette sidérante mécanique intellectuelle, à laquelle il manquait un visage, lacune qu’est venue combler Mémoire vive, portrait du philosophe par lui-même, qui vaut toutes les autobiographies.

A lire Mémoire vive, entretiens avec François Bousquet d’Alain de Benoist, éditions de Fallois, 336 pages, 22 €.



Mémoire vive, d’Alain de Benoist, est un livre d’entretiens avec François Bousquet : un festival d’intelligence, une promenade idéologique passionnante. A la fois histoire intellectuelle du dernier demi-siècle et panorama des enjeux du XXIe, Mémoire vive se lit d’une seule traite. Jean-Yves Le Gallou fait le point pour Polémia.


Mémoire vive, d’Alain de Benoist, est un livre d’entretiens avec François Bousquet : un festival d’intelligence, une promenade idéologique passionnante. A la fois histoire intellectuelle du dernier demi-siècle et panorama des enjeux du XXIe, Mémoire vive se lit d’une seule traite. Jean-Yves Le Gallou fait le point pour Polémia. Mémoire vive est un livre singulier : c’est une promenade intellectuelle à travers le dernier demi-siècle, et qui remonte même bien au-delà. Car Alain de Benoist est un « intellectuel engagé » qui s’intéresse aux origines et à la généalogie. Celle de sa famille éclaire son parcours. De père aristocrate et de mère issue d’un milieu populaire, il n’a guère d’ancêtres bourgeois ; encore moins de sympathie avec l’esprit bourgeois, en qui il voit la domination de l’argent : « L’argent (…), cet équivalent universel qui transforme la qualité en quantité. » Le refus de Mammon sera une constante du parcours d’Alain de Benoist. Tout comme son goût pour les périphéries régionales, son attachement aux racines locales, sa méfiance à l’égard des jacobinismes.

Pic de la Mirandole avec un clavier


alain de benoist photo livresSon parcours, Alain de Benoist l’a commencé enfant dans les années 1950. Des années frugales. C’est l’époque des « Dinky toys » où un jeune garçon n’avait guère plus d’une dizaine de voitures miniatures, des jouets qui le suivaient de l’enfance à l’adolescence. Aujourd’hui, son fils ou son petit-fils en aura des dizaines qui se succéderont les unes aux autres : à peine achetées, sitôt jetées ! Belle initiation à la société de consommation, une société de consommation qui ne s’est épanouie qu’à partir des années 1960.

Ceux qui sont nés plus tard l’ignorent et ceux qui ont vécu ces années-là l’ont oublié: mais, jusqu’en 1960, «la grande césure», la moitié des Français n’avaient pas l’eau courante au robinet et les plus riches – ceux qui avaient des maisons de campagne ou des châteaux – allaient tirer l’eau au puits durant leurs vacances. Alain de Benoist évoque, avec sensibilité, cette époque avec « des façons de parler, des sentiments et même des types humains aujourd’hui quasiment disparus », balayés par la modernisation et le confort qui sont des « avancées » très récentes.

Pour autant, le jeune Alain de Benoist s’est d’emblée frotté à la technologie : dès huit ans, il tapait ses devoirs à la machine à écrire. Acquérant dans l’art de la frappe une dextérité extraordinaire qui l’aide aujourd’hui à diriger deux (voire trois ?) revues, écrire plusieurs livres à la fois et travailler sur de nombreux articles, tout en répondant courtoisement aux courriels de ses très nombreux correspondants. Alain de Benoist, c’est Pic de la Mirandole avec un clavier.

Doué d’une intelligence précoce, Alain de Benoist a aussi connu un engagement précoce : « une jeunesse agitée » qui, sur les ruines de l’Algérie française, lui fait découvrir le militantisme (la ronéo) et le combat intellectuel dès l’âge de quinze ans. De ce militantisme il dit qu’ « il est une école de discipline, de tenue, d’exaltation et d’enthousiasme, une école de don de soi (…) Un creuset d’amitié comme il y en a peu. »

Depuis 1960, la presse française a eu deux grandes écoles de formation.

– l’école d’extrême gauche, qui s’est constituée, à partir de 1968, dans les fanzines communistes, maoïstes ou trotskystes et qui, par « reproduction » successive, contrôle aujourd’hui une bonne partie des médias ;

– l’école issue de la Fédération des étudiants nationalistes (FEN), qui est née entre 1962 et 1967. Deux jeunes hommes y firent leurs premières armes : Amaury de Chaunac-Lanzac (François d’Orcival) et Alain de Benoist (Fabrice Laroche) qui publièrent ensemble Le Courage est leur patrie et Rhodésie, pays des lions fidèles, préfacé par Ian Smith, héros de l’indépendance blanche de la Rhodésie*.


François d’Orcival évoluera ensuite vers le combat libéral, le soutien à la droite parlementaire et un atlantisme pro-israélien. C’est aujourd’hui une éminente personnalité du monde de la presse, décoré de la Légion d’honneur et membre de l’Institut.

Le parcours d’Alain de Benoist a été plus chaotique : après une grande notoriété dans les années 1970, il a vécu dans une sorte d’exil intérieur, davantage invité à l’étranger qu’en France. Il suivra un parcours de vrai dissident, n’hésitant pas à choquer ses amis ou ses soutiens : alors collaborateur à Valeurs actuelles, il avait écrit, en 1976, qu’il « préférait porter la casquette de l’Armée rouge que manger des hamburgers à Brooklyn », un propos qui pouvait paraître un peu désordre en pleine Guerre froide… Alain de Benoist s’en explique d’ailleurs avec une certaine insistance : il n’a pas « choisi une stratégie pour ses idées, de peur d’avoir les idées de sa stratégie ». Pour lui, le travail d’un intellectuel n’a de sens que s’il exprime réellement sa pensée indépendamment de calculs opportunistes.

Le printemps de la « Nouvelle Droite »


Le morceau de choix du livre est le long chapitre consacré à la « Nouvelle Droite ».

Nouvelle Ecole Alain de BenoistC’est une période très féconde de recherche intellectuelle qui démarre avec la fondation du GRECE et la création de Nouvelle Ecole en (mars !) 1968. C’est dans les années 1970 que furent posés les jalons d’une idéologie centrée sur les origines («Tout est beau dans les origine ») : biologiques (la question de la race n’est alors pas éludée), culturelles, civilisationnelles. On retiendra notamment les travaux sur les fêtes et les traditions, la prise en considération de l’héritage païen de l’Europe, la redécouverte des sources celtiques et nordiques, l’importance accordée aux thèses de Georges Dumézil sur l’univers trifonctionnel des Indo-Européens et le nécessaire équilibre entre les fonctions de souveraineté, de défense et de production. Nous en sommes loin aujourd’hui avec le primat absolu (et pathologique) pris par la fonction marchande.

Alain de Benoist revisite cette période-clé avec un mélange de distance et de bienveillance. Il estime excessive la part d’explication alors accordée au déterminisme biologique. Il est vrai que l’inné n’est rien sans l’acquis et que « l’homme est par nature un être de culture » (Arnold Gehlen). Pour autant, comment expliquer, aujourd’hui, autrement que par le facteur racial, que, sur les cinq continents et dans toutes les cultures, les enfants d’origine asiatique réussissent (en moyenne) scolairement, économiquement et socialement mieux que les enfants d’origine africaine ? Bien sûr, ce constat statistique est atrocement politiquement incorrect et il est évidemment plus facile d’interdire ou d’occulter son expression que de la contester. Il n’empêche : les faits sont têtus !

Néanmoins, Alain de Benoist reste intellectuellement fidèle à cette période : il a publié en 2006 un brillant essai, Nous et les autres : une problématique de l’identité, et vient de consacrer les deux derniers numéros de Nouvelle Ecole aux Grecs et aux Romains, un intéressant retour aux fondamentaux. Dans les années 1970 les humanités classiques étaient encore au cœur de l’enseignement ; remettre en mémoire les héritages celtes ou germaniques c’était élargir la vue du monde européen. Aujourd’hui que les humanités ont disparu des collèges et des lycées le retour aux Grecs et aux Romains est une urgence !

Heurs et malheurs du Figaro-Magazine

La « Nouvelle Droite », « cette belle aventure de l’esprit », ce sera aussi une formidable histoire de presse, avec la création du Figaro-Dimanche en 1977, puis du Figaro-Magazine en 1978 : un journal au contenu intellectuel brillant et aux lecteurs nombreux, jusqu’à 800.000 exemplaires hebdomadaires. C’est précisément le succès en termes de lectorat du Figaro-Magazine qui le condamna à mort. Le magazine dirigé par Louis Pauwels fit l’objet de deux attaques massives : la campagne de l’été 1979 contre la « Nouvelle Droite », première campagne française de diabolisation; puis, en octobre 1980, la campagne de sur-diabolisation qui suivit l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic (attentat d’origine proche-orientale attribué à « l’extrême droite »), attentat que Jean Pierre-Bloch, à l’époque président de la LICRA, imputa au « climat intellectuel » créé par le Figaro-Magazine.

Le résultat de cette campagne fut une épuration progressive du Figaro-Magazine sous la pression des milieux bien-pensants, à la Jean d’Ormesson, et des publicitaires, en particulier Maurice Lévy, de Publicis (aujourd’hui patron de l’AFEP, la très puissante Association française des entreprises privées). Louis Pauwels dut mettre de l’eau dans son vin, se séparer de plusieurs journalistes, renvoyer son rédacteur en chef, Jean-Claude Valla, et remiser Alain de Benoist à la rubrique vidéo (ce qui revient à laisser une Ferrari au garage !).

La réussite de cette stratégie fut au rendez-vous : le Figaro-Magazine perdit les trois quarts de ses lecteurs et… augmenta ses recettes publicitaires : preuve, s’il en est besoin, qu’en matière de presse les logiques de pouvoir sont infiniment plus fortes que les logiques économiques. Les règles du marché… ne sont pas celles que l’on croit. « C’est Tartuffe, Trissotin et Torquemada qui font la loi » (Michel Mourlet).

Un chemin de pensée dans l’adversité

Un chemin de pensée dans l’adversitéA partir de 1980/1981, Alain de Benoist entame une longue traversée du désert. Du désert médiatique français, s’entend, car il publie beaucoup à l’étranger et y intervient souvent à la télévision, notamment italienne. Il ne se plaint pas de son sort, reprenant la devise de la reine d’Angleterre : « Never complain, never explain. » Il forge des concepts nouveaux promis à un bel avenir (la pensée unique) ou dénonce (avec Guillaume Faye) « le système à tuer les peuples ».

Il analyse le caractère « liquide » de la pensée post-moderne. Pour lui, « la vie n’est pas neutre », d’où sa critique du libéralisme quand ce dernier « fait l’apologie d’un Etat qui resterait neutre par rapport aux choix des citoyens quant aux différentes conceptions de la “vie bonne”. Cette neutralité est illusoire. D’ailleurs, vouloir rester neutre, c’est encore s’engager, car la neutralité fait toujours le jeu de quelqu’un »

Alain de Benoist condamne toujours l’égalitarisme et l’idéologie de la « mêmeté ». Mais sa réflexion le porte de plus en plus sur la critique du capitalisme et de la « forme-capital », instrument de destruction de toutes valeurs traditionnelles s’opposant au culte de l’argent. C’est une analyse qu’on peut qualifier de très schumpetérienne.

En désaccord avec toute forme de « libéralisme national » (Henry de Lesquen), Alain de Benoist juge vain d’opposer ou de distinguer libéralisme politique, économique et sociétal. Pour lui, l’un se nourrit de l’autre : reconnaissons que l’alliance médiatique du trotskysme de salles de rédaction et du capitalisme financier conforte ce point de vue.

Alain de Benoist a aussi été parmi les premiers à mettre en avant le local par rapport au global.

Une madone de vitrail ? Non, un intellectuel debout !

Certes, ce païen qui dédicace son livre à l’abbé de Tanoüarn n’est pas une madone de vitrail. Sa tendance à aimer choquer ceux qui pourraient le soutenir est parfois irritante. Sa dialectique qui consiste à se démarquer de la « xénophobie », de la critique de l’immigration et de « l’extrême droite » en en reprenant les caricatures diabolisantes est à la fois facile et peu élégante. Et certains silences ne sont que des prudences.

Reste qu’Alain de Benoist peut légitimement écrire : « Je suis fier d’être resté un esprit libre. Je suis fier de n’avoir jamais déserté la pensée critique. (…) Je n’ai jamais abandonné le désir de voir “de l’autre côté du miroir”. Je ne suis pas l’homme de la repentance ou de la Téchouvah. C’est aussi une chose dont je suis fier. » Enfant, Alain de Benoist a lu la fable de Jean de La Fontaine sur Le Loup et le Chien. Il a choisi son camp. Nous aussi.

Jean-Yves Le Gallou 
Polémia  1/05/2012

Note :

*En 1965, la Rhodésie du Sud à gouvernement blanc était l’un des pays les plus calmes et les plus prospères d’Afrique. Le pouvoir fut transféré à la majorité noire et à Robert Mugabe en 1980. Devenue Zimbabwe, la Rhodésie se classe aujourd’hui au dernier rang de l’indice du développement humain de l’ONU.

Sauf indications contraires les citations sont extraites de Mémoire vive.

Alain de Benoist, Mémoire vive/ Entretiens avec François Bousquet, Editions de Fallois, Collection Littérature, 2 mai 2012, 330 pages. En vente sur Krisis Diffusion
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