A bout de souffle, Thibault Isabel

Etudes et entretiens sur l'épuisement du monde civilisé.

On peut raisonnablement estimer que, depuis la nuit des temps, tous les représentants de notre espèce connaissent épisodiquement des mo­ments de déprime ; le mal-être, le flou identitaire et la douleur d’exister font jusqu’à un certain point partie intégrante de notre condition. On peut imaginer aussi que certaines personnes sont plus vulnérables que d’autres à ce que nous appelons aujourd’hui la «dépression», que ce soit pour des raisons purement psychologiques, liées à l’éducation, ou pour des raisons physiologiques, liées au circuit neurologique et hor­monal du corps.

Mais il y a néanmoins tout lieu de penser que notre époque est la proie d’un sentiment exacerbé de malaise intérieur. Depuis le tournant des années 1830 et l’entrée brutale dans la révolution industrielle, l’Occident semble ainsi submergé par une vague plus ou moins généralisée de «spleen», que les auteurs romantiques qualifiaient avec optimisme de «mal du siècle», sans savoir que nous l’éprouverions encore près de deux cents ans après eux… Notre art s’en est largement fait l’écho, tout au long du XXe siècle, de même que nos publications médicales, nos magazines, nos reportages télévisés et nos conver­sa­tions. La «dépression» est partout, superficiellement soignée par les traitements pharmacologiques à la mode, comme une rustine apposée sur un navire en voie de perdition.

Les textes rassemblés ici se proposent de faire le point sur quelques-uns des aspects les plus marquants de cet étrange nihilisme contem­porain, dont le surpassement constituera sans doute le principal défi des siècles à venir.


l'épuisement du monde civilisé
AVANT-PROPOS
ETUDE. – La crise est dans l’homme. Suicide et mal de vivre à l’ère de l’hypermodernité
ENTRETIEN. – La foire aux chimères. Lendemains qui chantent et voix de Cassandre
ENTRETIEN. – Le juste milieu. Une réflexion païenne sur la politique, la morale et la religion
ETUDE. – Slavoj Zizek, interprète d’un monde virtualisé
ETUDE. – La fraternité virtuelle des Français
ETUDE. – Pulp Fiction. Anatomie d’un simulacre
ETUDE. – Maturité et responsabilité morale dans l’œuvre cinématographique de David Mamet
ETUDE. – Le populisme américain
ENTRETIEN. – La violence civilisée et celle qui ne l’est pas ..
ENTRETIEN. – Le désir et la contrainte. Remarques sur le processus de civilisation
ETUDE. – Penser avec la Chine
ETUDE. – Sagesse pratique contre modélisation théorique. Une analyse comparée des mentalités chinoises et européennes






Un ouvrage profond et très agréable a lire, pour une raison identique : Isabel fait preuve d'un sens de la nuance remarquable, lui permettant d'épouser toutes les sinuosités des phénomènes humains. Edouard Chanot.




Poursuivant, depuis une quinzaine d’années, une réflexion sur les conditions de la civilisation, l’essayiste Thibault Isabel diagnostique, chez notre contemporain, une «double fêlure».
l'épuisement du monde civilisé
Il est, d’une part, coupé de tout enracinement communautaire et, d’autre part, «privé d’identité, de sorte qu’il ne sait plus qui il est». En cause: la marchandisation du monde, mais aussi la désincarnation de l’Etat centralisé français, réduit à une abstraction, à la fois omniprésent et impuissant. L’Etat ne fait plus le lien entre les communautés vivantes – elles-mêmes désintégrées par la perte des repères et l’effacement des transmissions –, pas plus qu’il ne met en forme le peuple. L’homme se noie ainsi dans l’anomie des multitudes. Pis: alors qu’autrefois, la pauvreté n’était pas un obstacle à l’intégration, elle est, désormais, synonyme de relégation, donc d’isolement accru. «Nous vivons à l’ère des individus anonymes et des masses impersonnelles. Les projets collectifs n’ont plus guère de sens dans un tel cadre», souligne Thibault Isabel. Et le muticulturalisme affiché n’est qu’un relativisme culturel consistant à ne s’identifier à rien, et surtout pas aux formes culturelles dont nous avons hérité. Il s’agit, en réalité, d’une forme de nihilisme caractéristique de cette civilisation «à bout de souffle» qu’est devenue la civilisation occidentale. Suivant les traces de Slavoj Zizek, l’auteur dresse un bilan. Mais il fait mieux que cela: il ouvre des pistes. En psychologie, il nous amène, ainsi, à redécouvrir Otto Rank, dissident de Freud, ou encore Heinz Kohut. Il nous entraîne aussi, après François Jullien, sur les pas de la pensée chinoise, ou, encore, de manière plus charnelle, nous invite à redécouvrir les vertus du sport populaire, tout comme celles de l’art populaire. 

Une invitation à ne pas désespérer. PLV. Article de mars 2012.



l'épuisement du monde civilisé


La crise de l'homme moderne

Réflexions sur la violence

Suicide et mal de vivre
à l'ère de l'hypermodernité


l'épuisement du monde civilisé




l'épuisement du monde civilisé







l'épuisement du monde civilisé


l'épuisement du monde civilisé
Cassons le virtuel ! Un article à lire dans le numéro 119 de la revue Eléments => www.revue-elements.com
                                       Bienvenue dans le désert du réel...


Le monde postpolitique, postmoderne et nihiliste des démocraties libérales contemporaines serait en fait la proie d’une chute spectaculaire dans l’Imaginaire, à travers une virtualisation généralisée de nos modes de vie. «On trouve aujourd’hui sur le marché de nombreux produits dont ont été éliminées les propriétés malignes : café sans caféine, crème sans matière grasse, bière sans alcool… Et la liste continue : pourquoi pas une partie de jambes en l’air virtuelle, une guerre sans guerre, comme Colin Powell l’a proposé dans sa doctrine de la guerre sans victimes (de notre côté, bien sûr)? La politique sans politique, comme on la redéfinit actuellement en la réduisant à un art de l’expertise administrative? Et pourquoi pas, comme le conçoit aujourd’hui le multiculturalisme libéral et tolérant, l’expérience de l’Autre, mais privé de son Altérité (cet Autre idéalisé qui danse de façon fascinante, nourrit une approche écologique, saine et holiste de la réalité, dans lequel un phénomène comme celui des femmes battues n’a plus cours…)? » Mais, du coup, c’est bien à des non-personnes, à des non-cultures et à des non-événements que nous sommes tous perpétuellement confrontés, puisque nous n’avons jamais face à nous que des fantasmes, des constructions imaginaires ou, du moins, des êtres et des choses dont nous ne concevons plus qu’ils puissent entretenir la moindre interaction concrète avec notre existence (ce qui constitue encore une manière de reléguer ces êtres et ces choses dans le domaines de l’Imaginaire, en les déconnectant là encore de toute interprétation rationnelle et symbolique). 

Il nous manque en effet aujourd’hui l’inscription dans un rapport responsable aux phénomènes, apte à structurer notre vision de la vie : accéder au Symbolique nécessiterait de définir un Autre de nous-mêmes, un monde extérieur avec lequel entrer réellement en contact pour donner un sens à notre action. Mais l’Altérité véritable fait défaut, dans nos représentations collectives (celle du café ou du tabac, par exemple, qui nous contrarieraient en malmenant notre santé, et que nous chassons de nos vies à coups de lois hygiénistes, ou encore celle des peuples étrangers, qui nous contrarieraient en ne partageant pas notre culture et nos valeurs, et que le multiculturalisme libéral idéalise pour oblitérer leur Différence). Or, dans un monde imaginaire où tout semble se fondre pacifiquement en moi, je ne trouve tout simplement plus rien à faire ou à penser : d’où le nihilisme du monde virtualisé. «La réalité virtuelle ne fait que généraliser ce principe qui consiste à offrir un produit vidé de sa substance, privé de son noyau de réel, de résistance matérielle : tel le café décaféiné qui a le goût et l’odeur du café sans en être vraiment, la réalité virtuelle est une réalité qui ne l’est pas vraiment. Arrivés à la fin de ce processus de virtualisation, nous commençons alors à percevoir la "vraie réalité" elle-même comme une entité virtuelle. Pour le grande majorité des gens, les explosions du World Trade Center sont des événements qui ont eu lieu à la télévision : un défilé, mille fois répété, de gens terrorisés courant devant la caméra dans le nuage de poussière géant des tours qui s’effondrent, une manière de cadrer l’image qui ne peut pas ne pas évoquer les scènes des films catastrophes.»

L’essor de la virtualisation du monde postmoderne a aussi bien entendu des conséquences importantes sur notre rapport à la politique. «Dans la post-politique, le conflit entre des visions idéologiques globales incarnées par différentes parties en lutte pour le pouvoir se voit remplacé par la collaboration entre technocrates éclairés (économistes, experts ès opinion publique…) et tenants du multiculturalisme libéral ; à travers le processus de négociation des intérêts, un compromis est atteint sous la forme d’un consensus plus ou moins universel.» C’est dans cet esprit que les partisans du New Labour de Tony Blair (ou encore de bien des partis français…) soutiennent par exemple qu’il ne faut pas avoir d’a priori idéologique, mais qu’il s’agit plutôt de prendre toutes les bonnes idées, d’où qu’elles viennent, et de les appliquer pragmatiquement. Comment déterminer alors ce que sont les «bonnes idées »? La réponse revient comme une litanie : ce sont celles qui marchent. Or, le rôle de la politique n’était pas seulement traditionnellement de faire fonctionner les choses au sein de la trame sociale existante, mais d’établir ou de modifier la trame même qui détermine la manière dont fonctionnent les choses ; tandis que si l’on se contente d’appliquer les «idées qui marchent», on ne change rien à la structuration globale du système (au cadre libéral mondialisé, en l’occurrence). Prétendre qu’une idée «ne marche pas» revient alors seulement à dire que telle idée n’est pas compatible avec le système institué, et à rejeter par conséquent toutes les perspectives qui pourraient revêtir un caractère réellement politique (ou contestataire). «Un défenseur typique du libéralisme aujourd’hui met dans le même panier les protestations des ouvriers contre les atteintes portées à leurs droits et l’insistance des idéologues de droite sur la fidélité à l’héritage culturel occidental : il les envisage ensemble comme de désolants remugles de l’"âge de l’idéologie" ayant perdu toute pertinence dans le paysage post-idéologique contemporain.» Là encore, toute notion de cadre symbolique disparaît au profit d’une virtualité imaginaire où le sens et la possibilité de l’action font défaut. 
EXTRAIT DE L'ETUDE "Slavoj Zizek, interprète d’un monde virtualisé" à lire ou télécharger ici






Entretien avec Jesús J. Sebastián
EXTRAIT 

Contra la muerte del espíritu


En 2012, Thibault Isabel publica una recopilación de ensayos y entrevistas titulada A bout de soufflé (Sin aliento), en la que aborda el tema de la melancolía y el dolor de la vida en las sociedades industrializadas modernas. El suicidio está creciendo de una manera alarmante en los países occidentales, y la depresión es la principal causa de mortalidad. ¿Por qué tal desdicha se desarrolla precisamente en el momento en que las grandes naciones acceden a un grado sin precedentes de comodidad y riqueza material? ¿Esto no significará que en el mundo ultraliberal del materialismo mercantil, la virtualización de los contactos humanos y la ruptura de los vínculos de confianza entre las personas, derivan absolutamente en una soledad existencial de nuevo género?


En España, el autor es totalmente desconocido, si exceptuamos el breve artículo publicado en estas páginas de El Manifiesto y titulado El fondo simbólico del paganismo. No obstante, la editorial Fides tiene previsto publicar un libro de Thibault Isabel, preparado a tal efecto por él mismo, titulado Manual de lucha contra el mundo moderno, que contiene el núcleo principal de su principal obra La paradoja de la civilización en el que nos deleitará con las experiencias de un grupo de pensadores que se rebelaron contra la modernidad: Slavoj Zizek, Christopher Lasch, Pierre Joseph Proudhon, los socialistas franceses del siglo XIX, Georges Sorel y Jacob Burckhardt.



Guilhem Kieffer
METAMAG
Le Magazine de l'Esprit Critique.
Extraits

Qui est à bout de souffle? Le politique, mais pas seulement, et surtout pas seulement. C'est notre société. Dans un dialogue avec Proudhon, Confucius, Zizek, Baudrillard et d'autres, qui se prêtent à une série de développements, un jeune essayiste passe à l'abrasif le monde moderne, cassant les angles et déplaçant les perspectives, disséquant quelques-unes des principales pathologies de la civilisation actuelle, comme l’explosion endémique du taux de suicide dans les pays industrialisés, ou encore le développement médiatique et social du «virtuel», au détriment du sens de la réalité.
Le problème de la violence est abondamment traité tout au long de l’ouvrage, avec une réflexion sur ses possibles dévoiements (la brutalité, la délinquance, voire la violence économique des cols blancs), mais en tenant compte aussi de ce qu’elle comporte, parfois et malgré tout, de salutaire, comme le goût de l’émulation, le sens des responsabilités et la capacité à prendre en charge soi-même son destin.[...]
Si la démocratie directe, les jurys populaires, les milices de quartier et l’économie de proximité revêtent une importance aussi grande pour Isabel, c’est que tous ces éléments sont censés permettre de réenraciner la vie à l’échelle locale, afin de lutter contre le mouvement d’abstraction et de virtualisation, qui caractérise la modernité: développement d’une politique centralisée et bureaucratique, d’une justice parfois technocratique et lointaine, d’une police trop souvent au service de l’Etat plutôt que de la population, d’une économie ultra-financiarisée qui n’a plus rien de concret. Relocaliser la politique, la justice, la police et l’économie seraient donc les conditions "sine qua non" d’une réappropriation de leur destinée par les citoyens.

Proudhon disait dans une formule célèbre: «L’anarchisme, c’est l’amour de l’ordre.» Il n’y a rien d’étonnant à ce que Thibault Isabel apprécie cette remarque, puisqu’il défend au fond l’anarchisme (c’est-à-dire en fait la critique de l’Etat centralisé) dans la perspective d’un renforcement du processus de civilisation, à travers la culture et la morale. La civilisation occidentale a prétendu se développer, depuis plusieurs siècles, en idolâtrant le «lointain» (avec les Etats-nations centralisés, puis l’établissement de structures de gouvernement supranationales, mais aussi avec l’essor d’une économie mondialisée). Isabel s’efforce, quant à lui, de promouvoir un modèle de civilisation différent, fondé sur le «proche», et inspiré des grandes civilisations traditionnelles (grecque et chinoise en particulier).
 — à Metamag 


***
l'épuisement du monde civilisé
"Nous avons tendance aujourd'hui à vouloir résoudre les tensions, non en les acceptant et en nous efforçant de leur donner une forme constructive, mais en essayant de les nier, voire franchement en les marginalisant ou en les condamnant comme des délits : il devient désormais illégal de porter en public certains signes religieux ou connotés éthniquement, tout comme il était autrefois illégal de parler le Basques ou le Breton dans les écoles et les administrations...

A mon sens, l'idéal ancien de la République comme équilibre des tensions, respectueuse des diversités individuelles ou communautaires et des énergies multiples de la société, s'est encore manifesté chez les premiers socialistes français, influencés par Proudhon, ou un peu plus tard chez Sorel. PHILITT                                                   


Le juste milieu. Une réflexion païennne sur la politique, la morale et la religion.


Proposé en version téléchargeable. Blog de réflexion philosophique In Limine


l'épuisement du monde civiliséAu lieu d’être animé par une fin, l’homme est soumis à des principes. Au lieu de chercher le bonheur, il tente d’échapper au malheur. Au lieu d’éprouver de la joie, il cède à l’angoisse. Plutôt que de se discipliner pour se développer intérieurement, il se norme pour réprimer ses désirs. Plutôt que d’aimer les autres d’une bienveillance lucide mais sincère, il se méfie d’eux. Plutôt que d’accepter la différence, il formate son environnement social comme il a dû se formater lui-même. Intolérance et puritanisme sont alors amenés tendanciellement à s’enraciner en lui, sous l’effet de la frustration et de l’agressivité. Thibault Isabel. A bout de souffle, Editions de La Méduse.



THIBAULT ISABEL POUR PHILITT


Thibault isabel: l n’existe que deux modes de régulation du comportement : soit par la morale, comme dans les sociétés peu étatisées de l’Antiquité, soit par la loi, comme dans les sociétés modernes hyper-administrées. On voit là deux modèles distincts de civilisation (tandis que la barbarie se caractérise quant à elle par l’absence de régulation, et donc aussi par le refus ou l’incapacité d’encadrer les pulsions).
Le libéralisme a cette particularité de nous affranchir de la morale. C’est sa raison d’être : il nous libère des impératifs éthiques. Nos rapports avec autrui ne sont plus régis par le bien ou le bon, mais par le calcul d’intérêt, ainsi que l’affirme la fameuse «théorie des choix rationnels». Seulement, si l’intérêt nous guide plutôt que la morale, la vie sociale risque fort de devenir assez vite une foire d’empoigne. Face au reflux de la morale, il faut accréditer le règne des lois. Plus on libéralise les mœurs, plus on doit en même temps sécuriser la sphère sociale. La police est tenue d’intervenir pour départager les individus, car leur conduite n’est plus policée d’elle-même par le devoir. La violence d’État se substitue à la violence des hommes.
L’État sécuritaire s’impose par conséquent pour garantir les libertés privées, dans un monde où l’on se détourne du devoir public. Cette disposition d’esprit débouche sur une société plus apaisée et moins exigeante. D’un point de vue strictement utilitaire, mieux vaut laisser libre cours à l’égoïsme des hommes, sans chercher à discipliner leur désir; on se contentera plutôt d’enrégimenter la population sous l’action protectrice et maternante d’un pouvoir policier. En revanche, lorsqu’on compte sur le perfectionnement moral des citoyens, on les sollicite d’une manière épuisante, et l’on risque surtout de propager le chaos social en cas d’échec. Car le modèle ancien de la vertu est très difficile à établir, à tel point qu’il était presque condamné à disparaître au fil de l’histoire. La violence est toujours mieux contrôlée en pratique lorsqu’elle est surveillée ; les lois sont plus efficaces que l’élévation progressive des mœurs. Mais si l’efficacité apporte quantitativement davantage de bienfaits, d’un point de vue matériel, elle affadit qualitativement le caractère sur un plan existentiel. Le citoyen moderne jouit de plus de confort, grâce à l’État; mais il a moins la possibilité d’épanouir sa vertu. On l’abandonne en quelque sorte à sa propre immaturité individuelle, à sa propre absence de morale et de structuration, pour le civiliser d’une façon artificielle, à travers la violence des contraintes juridiques et de la répression sécuritaire. La civilisation moderne n’est plus à certains égards qu’une forme sophistiquée de barbarie. Elle est à la fois excessive dans l’exigence extérieure d’ordre, et laxiste dans l’exigence intérieure de responsabilité.




EXTRAIT DE L'ETUDE DES LIENS

ENTRE SUICIDE ET REVOLUTION INDUSTRIELLE


Le mal-être est-il une réalité particulièrement sensible à l’époque contemporaine ?


Vous trouverez ci-dessous le début de l'étude développée dans A bout de Souffle, éd. de La Méduse (Krisis Diffusion)

l'épuisement du monde civiliséForce est à tout le moins d’effectuer un constat étonnant : lorsqu’un pays commence à s’enrichir, son taux de suicide explose ! Alors que le taux de suicide était environ de 5 pour 100 000 en 1830, en France, il passe à 25 pour 100 000 en 1906, c’est-à-dire qu’il a été multiplié par cinq en moins d’un siècle, malgré le développement considérable de l’économie au cours de cette période (ou à cause de ce développement). En Italie et en Grande-Bretagne, dont les taux sont traditionnellement bas, les suicides ont malgré tout été respectivement multipliés par 2,5 et 1,6 entre 1870 et 1914. Et il en a été de même dans les pays européens dont le taux de suicide était dès le départ plus élevé, comme la Suède, l’Autriche ou les Pays-Bas. Chaque fois, la fréquence des morts volontaires augmente dans le même temps que la courbe de la croissance. 

Certes, après la fin de la révolution industrielle, on a as-sisté globalement à une relative stagnation du taux de suicide, qui a connu des oscillations plus ou moins importantes selon les périodes (avec des baisses successives lors de la première moitié du XXe siècle, puis une nouvelle envolée dans la seconde moitié), mais qui conserve aujourd’hui un score presque équivalent à celui de 1900 . Toutefois, la corrélation entre suicide et richesse des nations ne s’en trouve pas entièrement démentie, puisqu’on remarque toujours en ce début de IIIe millénaire que les pays dont le PIB est le plus important ont un taux de mort volontaire qui est statistiquement beaucoup plus élevé que la moyenne. En dehors des ex-pays de l’Union soviétique, où l’alcoolisme accomplit des ravages épouvantables au sein de la population, les pays les plus suicidogènes de la planète sont par exemple la France, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne, le Japon, la Suède ou les Etats-Unis, tandis que les pays où l’on se suicide le moins sont en particulier la Géorgie, le Chili, le Brésil, la Grèce, le Portugal ou le Venezuela…

L’explosion du taux de suicide lors de la phase de révolution industrielle, puis sa relative stagnation ensuite, semblent se confirmer sur tous les continents. Ce sont ainsi l’Inde et la Chine qui, après avoir connu des taux de mort volontaire extrêmement bas, au cours du XXe siècle, connaissent désormais la poussée la plus spectaculaire des courbes du suicide, alors que ces pays s’industrialisent à grande vitesse et atteignent une croissance prodigieuse. En outre, dans ces nations, ce sont tout à fait logiquement les territoires les plus développés économiquement qui sont aussi les plus suicidogènes. Pour l’Inde, le taux de suicide est passé de 6,8 à 9,9 pour 100 000 entre 1985 et 1995 , et les villes qui ont enregistré les taux de suicide les plus forts sont celles qui ont connu le plus grand essor depuis l’indépendance, comme Bangalore (30,3), Indore (30,1), Nagpur (22,1), Coimbatore (20,1), Kanpur (21,4), Bhopal (18,3), Pune (13,4) et Jaipur (13,4). En Chine, les taux sont plus difficiles à observer, en raison de la faiblesse du recensement, mais l’évolution semble être globalement la même, et le ministère de la Santé a reconnu la question du suicide comme responsable de 4,4% des décès dans le pays.

Puisque le taux de mort volontaire explose surtout en période de révolution industrielle, on pourrait penser que la faute en incombe d’abord à la dégradation drastique des conditions de travail chez les ouvriers durant les premières phases du processus d’industrialisation. Mais, paradoxale-ment, au cours de ces périodes, c’est dans les classes supérieures qu’on se suicide le plus ! Bien que le taux de suicide des miséreux, des marginaux et des vagabonds y soit très élevé, les classes ouvrières restent quant à elles relativement épargnées, tout comme les employés ; mais les membres des professions libérales, tels que les commerçants, les juristes ou les médecins, sont en revanche les plus nombreux à se donner la mort. En Inde, aujourd’hui, c’est ainsi tout à fait étonnamment l’élite de la société qui s’avère la plus durement touchée : le taux de suicide des hommes qui ont atteint un ni-veau secondaire ou universitaire d’études est de 19,8 pour 100 000 habitants, contre 8,4 pour les illettrés. Sans nier le caractère intrinsèquement aliénant et déprimant du travail ouvrier, particulièrement au cours des révolutions industrielles, il faut donc considérer que les facteurs principaux d’augmentation du suicide à l’ère moderne sont d’une autre nature, et concernent prioritairement les couches de population qui profitent déjà le plus de leur richesse grandissante. C’est dans les conditions de vie favorisées au plan social par l’accès à une plus grande richesse que résident les facteurs les plus suicidogènes de la modernité, bien avant la dégradation des conditions de travail. 

A quoi doit-on attribuer ce constat ? A l’oisiveté, l’ennui et la saturation des désirs liés à la richesse ? Ou à l’individualisme, la compétition économique et l’instabilité relationnelle favorisée par les nouvelles conditions de vie et la mobilité professionnelle ? En étudiant les chiffres d’une manière plus attentive, c’est le second réseau d’explications qui paraît le plus pertinent… Comme Durkheim l’avait déjà montré, et comme les statistiques ont continué de le confirmer après lui, le suicide est en effet plus fréquent chez les populations recluses dans la solitude (au même titre d’ailleurs que la dépression). Il semblerait donc que l’individualisation des modes de vie et la privatisation des mœurs renforcées par l’entrée dans la société moderne jouent un rôle prépondérant dans la montée du mal de vivre.



Thibault Isabel, philosophie, esthétique, sociologie
Accédez ici à l'article en intégralité sur le blog de Mimésis

«Certains épisodes de l’histoire et du passé nous paraissent tellement stupéfiants et étrangers que nous avons du mal à les expliquer. Au regard de leurs bilans désastreux, il apparaît pourtant nécessaire d’en comprendre les mécanismes. Pourquoi l’URSS? On a du mal à comprendre, avec un regard contemporain, comment la Russie tsariste orthodoxe a pu basculer aussi facilement dans un socialisme révolutionnaire qui fut un désastre social, politique, culturel et humain. Nous possédons quelques clés d’explication auprès des écrivains russes, et nous tâcherons d’apporter un éclairage supplémentaire avec la réflexion de Thibault Isabel, auteur de l’essai A bout de souffle.»

«Dans son chapitre faisant l’éloge de la voie du milieu, Thibault Isabel propose une clé supplémentaire pour comprendre un tel basculement, basée sur un regard critique de la civilisation chrétienne, de ses présupposés et ses fondements. Une des critiques principales vis-à-vis du christianisme et des religions monothéistes révélées tient à la position transcendante et en dehors du monde reconnue au Dieu créateur. Dans leur rapport à un Dieu transcendant, les monothéismes développent une vision absolutiste qui a tendance à placer les croyants dans une situation de soumission de leur volonté à une puissance absolue, et par voie de conséquence au corps sacerdotal dépositaire de la foi ou s’en faisant le représentant, ainsi qu’à ses dogmes. Elles privilégieraient la tentation fanatique à l’exercice du libre arbitre. Si la société russe a aussi facilement basculé dans le Grand Soir révolutionnaire, ce pourrait être parce que l’on peut facilement substituer un horizon eschatologique à un autre aux yeux du croyant lambda, pour peu que cet horizon s’articule selon des schémas de pensées qui lui sont familiers. Rien ne ressemble plus à un absolutisme qu’un autre absolutisme. Cette explication, on peut d’ailleurs l’adresser aussi bien aux sociétés chrétiennes de l’époque qu’au judaïsme dans ce qu’ils ont en commun: une foi en un Dieu unique et transcendant.»

«Concernant désormais le seul aspect du contenu de la foi ou d’un système de valeurs, faut-il considérer que seule l’implication des individus compte dans la qualité d’un système, indépendamment de ses soubassements philosophiques ou métaphysiques fondamentaux? Nous entrons ici dans la sphère de l’intime conviction et de l’intuition, non catégoriquement affirmable ou infirmable. On peut néanmoins «juger l’arbre à ses fruits», ce qui suppose beaucoup de connaissance historique, de justesse philosophique, d’effort d’objectivité, sachant qu’aucun système n’est parfait. Nous connaissons les dérives ayant eu lieu au sein des sociétés européennes christianisées, mais nous reconnaissons aussi les splendeurs d’inspiration et de création dont elles ont fait preuve. Nous pourrions aussi transposer le constat aux sociétés islamiques, à la société juive, aux sociétés orientales bouddhiques, hindouistes ou taoïste; aux sociétés amérindiennes, aux sociétés animistes d’Afrique ou d’ailleurs, aux civilisations antiques disparues, aux grands projets humanistes nés sur le sol européen comme le fédéralisme proudhonien plébiscité par Thibault Isabel. Bien souvent, il existe une forme intelligente dans chaque tradition, sans aller jusqu’à affirmer que toutes les traditions se valent en termes d’aptitude à générer de façon durable une société de justice et d’épanouissement pour le plus grand nombre.»

Sylvain Fsuchs, auteur de Mimésis. Intersubjectivité et relation sociale


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