Marx, Freud et Nietzsche : trois pensées dominantes




Notre temps a connu trois pensées dominantes : deux locomotives et une pendule. Marx et Nietzsche foncent sur leurs rails, sans marche arrière, dans les directions opposées. Freud tient plus de Nietzsche que de Marx, mais l’école freudienne n’en compte pas moins des marxistes, Freud enseigne que, individus ou communautés, nous sommes des balanciers en perpétuel va-et-vient entre le suicide et la jouissance, les mêlant quelquefois – et que, si l’ordre des choses fait que la pulsion de mort finit par l’emporter, c’est comme un miracle que la joie, la paix, le bonheur, la raison, jaillissent quelquefois, par-ci par-là. Ce qui rend ces vertus éternelles c’est justement qu’elles ne le sont pas. Le miracle d’Éros.

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Commandement suicidaire du christianisme : Aimez vos ennemis. Suicidaire ou hypocrite ? Nietzsche le nomme : principe fantaisiste, idéal fantaisiste (Aurore, 377.) Pas plus que pour la chasteté il n’en croit un mot.
Rencontre consciente ou hasard, Freud, en 1930, dans Le Malaise dans la Culture nous démontre que c’est la même chose que ce principe fondamental du christianisme, d’origine mosaïque : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, puisque l’autre est a priori notre ennemi (Homo homini lupus, Plaute). Cette lecture nietzschéo-freudienne est incontournable, en notre XXIe siècle de ressentiment, de haine universelle, de retour à la sauvagerie où sept milliards de bouches cannibales, bientôt dix, nous menacent de leur innocente fringale, pire menacent de destruction les sommets nobles, anti-humains, de notre civilisation qui étaient bien la seule excuse à l’existence de notre consternante espèce, proliférant en ce qu’elle a de plus primitif, de plus indifférencié. Quelques pages qui continuent et éclairent le refus nietzschéen de l’altruisme, de la pitié, que Freud illustre par le poème de Henri Heine : Certes, il faut pardonner à ses ennemis, mais pas avant qu’ils ne soient pendus.


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Pour moi l’œuvre de Nietzsche nous conduit vers une défense anti-humaniste de la forme la plus haute, la plus embellissante de la Civilisation/Culture considérée comme une protestation de fous géniaux, aristocrates, contre l’humain, ce raté du monde animal. En son temps, il n’était pas seul à s’opposer aux valeurs de la démocratie montesquienne, mais aucun autre n’en fouilla aussi profondément les pathologies les plus lointaines. Et surtout ne vit aussi clairement l’impossibilité d’une solution politique sans le préalable du renversement des valeurs morales, qui à mon sens ne dépend plus, au point où nous sommes, de la volonté des hommes, mais ne peut qu’être postérieure à un gigantesque bouleversement de type Déluge ou Grande Peste – peut-être une catastrophe écologique. Une défense de la Civilisation/Culture contre la sauvagerie des peuples passés de l’obéissance constructrice au ressentiment nihiliste par une première inversion des valeurs initiales, hiérarchiques, aristocratiques, en faveur d’une égalité métaphysique que l’on tente, en vain, d’instituer dans la vie réelle. La force de l’Esprit contre la force du nombre, ce qui agit contre ce qui réagit. La nécessité de protéger les individualités créatrices, les forts, contre le déferlement, le nombre, qui est la force destructrice des faibles.


Jean Messier






Pour approfondir la réflexion


Présentation de l'ouvrage

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