Le désarroi sexuel masculin au XXIe siècle, Nancy Huston

sexe société masculin Nancy Huston

Article : Née en 1953 à Calgary (Canada). Ecrivain franco-canadien, d’expression française et anglaise, vivant à Paris depuis les années 1970. Prix Goncourt des lycéens (1996), Prix Fémina (2006), docteur honoris causa de l’Université de Liège (2007). Nancy Huston milite pour les droits des femmes, et s’est exprimée à ce sujet à travers de nombreux romans, essais ou tribunes.

«Tous deux s’accrochaient à un fantasme plutôt que l’un à l’autre, cherchaient non à s’offrir les secrets de leur corps, mais à sucer du plaisir des fissures de leur esprit. Où qu’ils se tournaient, ils se trouvaient empêtrés dans les vrilles de la honte; tous les gros mots de leur vocabulaire se moquaient de ce qu’ils faisaient».

Personne, peut-être, ce dernier siècle, n’a réfléchi sur la sexualité avec plus de profondeur et d’acuité que l’auteur états-unien James Baldwin. Pas sur la sexualité des Noirs ou celle des gays (bien qu’il fût lui-même, selon ses propres termes, «a nigger and a faggot») – non, sur la sexualité en général qui, comme à peu près tout dans le monde contemporain, tend à devenir une industrie capitaliste dominée par des hommes blancs, pressés, stressés et avides de profits rapides.

Le débat autour de la pénalisation éventuelle des clients des prostituées et les réactions ineptes à ce projet (genre «manifeste des 343 salauds») pourraient nous inciter à relire ce grand écrivain, notamment son roman Un autre pays ou son essai consacré à Gide, «La prison mâle». 

«Quand les hommes n’arrivent plus à aimer les femmes, dit Baldwin à la fin de ce dernier essai, ils cessent aussi de s’aimer, de se respecter et de se faire confiance entre eux, ce qui rend leur isolement complet. Rien n’est plus dangereux que cet isolement-là, car les hommes commettront n’importe quel crime plutôt que de l’endurer». Comme ce serait utile, original, pour ne pas dire merveilleux, que de temps à autre, l’on cesse de parler du «problème féminin» et que les hommes s’intéressent à eux-mêmes en tant qu’ils sont singuliers. 


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Baldwin sait que la prostitution est une fausse solution à un vrai problème. « Un temps, cela lui avait paru plus simple. Mais même le plaisir simple, acheté et payé, ne mettait pas longtemps à faillir – le plaisir, s’avérait-il, n’était pas simple [...]. Peu à peu, contre son gré, il fut forcé de se rendre compte qu’il avait couru les risques de [l’amour tarifé] ni pour tester sa virilité ni pour rehausser son sens de la vie. Il s’était réfugié dans l’aventure du dehors pour éviter les heurts et la tension de l’aventure qui, dedans, avançait inexorablement ». L’on évite de regarder ce qui se passe à l’intérieur. L’on évite de parler du sens de la vie, de la qualité de la vie, des difficultés d’entente entre les sexes... L’on va au plus vite : aventure du dehors. Aveuglement.

En France, on a beau avoir décrété la mort de Dieu et séparé l’Etat de l’Eglise, les grandes questions auxquelles Dieu et l’Eglise étaient une tentative de réponse restent entières. Elles n’ont pas été dissoutes, au XVIIIe siècle, par l’orgasme rugissant des libertins du Marquis de Sade éventrant des vierges, ni, au XIXe, par la poésie sombre et sidérante d’un Baudelaire, ni, au XXe, par l’expérience des limites d’un Georges Bataille ou l’holocauste consentie d’une Pauline Réage, ni, au XXIe, par l’universelle disponibilité de putes et d’images de putes que permet le Net.

Aujourd’hui on se trouve dans une situation hautement paradoxale qui, n’étaient-ce les dégâts qu’elle entraîne, confinerait au comique. Grâce à nos médias performants et omniprésents –unes des journaux, affiches publicitaires, films mainstream, séries télé, jeux vidéo et sites porno à l’infini– on reçoit chaque jour d’innombrables messages sauvages primitifs antiques, pour ne pas dire préhistoriques: l’homme est un guerrier déchaîné meurtrier musclé violent ; la femme est une chose à décorer, à maquiller, à habiller, à déshabiller, à protéger, à sauver, à frapper et à baiser. Les hommes se rentrent dedans, en politique, en économie, en sports, sur les champs de bataille, les femmes s’occupent indéfiniment d’être belles et/ou maternelles. Mais comme, selon notre idéologie officielle, il n’y a pas de différence des sexes qui vaille, comme la justice est aveugle, comme la République telle Tartuffe refuse de percevoir le désarroi de ses citoyens face à la liberté, l’égalité et la fraternité de ses citoyennes, il n’est que minimalement tenu compte des problèmes sexuels dans l’éducation (familiale ou scolaire) que nous prodiguons aux enfants et adolescents mâles.

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Désarroi sexuel masculin et troubles troublants
Certes, il est souhaitable que les garçons aient une connaissance solide de l’anatomie féminine, de la menstruation, de la contraception... mais qu’en est-il de leurs propres troubles troublants? L’effet de la montée des hormones n’est pas le même chez le garçon que chez la fille. Qu’est-ce qu’avoir un corps masculin désirant, bandant, frémissant, vulnérable, bouleversé? Que faire du sperme qui s’accumule et des fantasmes qui tourmentent? Peut-on se donner soi-même du plaisir hors culpabilité... et hors vulgarité? Que faire de l’amour, de la jalousie, de l’impuissance, de la dépression post-coïtale? En un mot, que faire des passions et peurs que suscite la sexualité masculine naissante, souvent totalement obsédante?

Eh bien, répondent avec un bel ensemble les parents, enseignants et écrivains français: rien, puisqu’il n’y a pas de différence. Ce qui –la curiosité étant intense et les hormones puissantes– laisse le champ libre au prêt-à-jouir (alors que les mêmes parents et enseignants s’érigent volontiers contre le prêt-à-bouffer), la jungle envahissante de ce qui va vite et se vend bien, oui l’équivalent rigoureux du fast-food: le fast-sex de la pornographie. 

Liberté sexuelle? Tout juste le contraire. L’Eglise stigmatisait la sexualité, parlait de «parties honteuses»; la pornographie massivement consommée jour après jour par les Français (entre autres!) est liée aux mêmes opprobres, hontes et interdits. Elle est un monde de pure contrainte, même et surtout quand elle montre des femmes en train de «jouir comme des bêtes». Liberté d’expression? Loin de là. Qui s’exprime et qu’est-ce qui s’exprime là-dedans? La seule chose libre dans la pornographie, comme dans McDo, ou les poulaillers sans fenêtres, ou les maïs transgéniques, ou Fukoshima d’avant l’accident, c’est le marché.

Il est bien possible que la sexualité ne puisse PAS être «libérée». Sa fonction primordiale étant la reproduction de l’espèce, elle est très littéralement une question de vie et de mort. D’où la violence parfois extrême de la jalousie sexuelle (surtout masculine). Que la fonction reproductrice puisse être désactivée, nous allouant de longues et belles années de pratiques sexuelles stériles, ne suffit pas pour bannir les affects qui l’accompagnent depuis la nuit des temps pour des raisons de survie. Sans quoi, le monde entier eût suivi le lénifiant conseil des hippies des années 1960, «Faites l’amour pas la guerre», ce qui n’a guère été le cas.


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Baldwin encore, dont le héros déambule dans les rues de New York: «Il n’arrivait pas à se débarrasser du sentiment qu’une sorte de peste faisait rage, même si, officiellement, on le niait tant en public qu’en privé. Même les jeunes semblaient atteints – et à vrai dire plus gravement que les autres. Les garçons en blue-jean couraient ensemble, osant à peine se faire confiance et cependant unis, tout comme leurs aînés, dans une puérile méfiance des filles. Leur démarche même, sorte de balancement anti-érotique actionné par les genoux, était une parodie tant de la locomotion que de la virilité. Ils semblaient reculer devant tout contact avec leurs organes sexuels – que soulignaient pourtant leurs habits de façon flamboyante et paradoxale. Ils semblaient – mais était-ce vrai? et comment cela s’était-il produit? – à l’aise avec la brutalité, habitués à l’indifférence, terrorisés par l’affection humaine. De façon bien étrange, ils semblaient ne pas s’en estimer dignes».

L’angoisse de vivre et de chercher un sens à la vie demeure. Prostitution et pornographie cristallisent, en ceux –et bien sûr en celles, moins nombreuses– qui les consomment, le non-contact, le non-partage, l’impersonnalisation de leur propre corps. Il faut lire Baldwin. Rilke. De Luca. Vesaas. Etudier les nus en peinture. Sauver ce qui, de l’humain, peut l’être. Tenter d’arrêter les dégâts... non pas contre les hommes, mais avec eux.








Pour approfondir la réflexion

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