Les ravages de la société de masse, Françoise Bonardel

Françoise Bonardel société de masse

Entretien : Philosophe et essayiste, agrégée de philosophie, docteur d’État ès lettres et sciences humaines, Françoise Bonardel est professeur émérite de philosophie des religions à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

Thibault Isabel : Dans son analyse des origines du totalitarisme, Hannah Arendt soulignait l’importance du développement de la société de masse. Avec le processus de massification, les corps intermédiaires disparaissent, tandis que les citoyens se désindividualisent et fusionnent dans une culture collective anonyme, où ils sont aisément manipulables par le pouvoir policier. Aujourd’hui, l’opinion publique ne cesse de réitérer des avertissements contre l’horreur incontestable du nazisme, comme si le diable était encore à nos portes. Mais on ne relaie plus guère depuis longtemps, sinon en marge des médias, les critiques intellectuelles contre l’essor de la société de masse dans les démocraties libérales contemporaines, ou contre la mani­pu­lation des foules par la dictature de l’opinion. Le danger véritable serait-il donc sous nos fenêtres, tandis que nous restons naïvement devant le seuil de nos maisons à pourchasser des spectres du siècle dernier?

Françoise Bonardel : À nos fenêtres, voire déjà à l’intérieur de nos murs! Vous avez sur ce point mille fois raison. Vous remarquerez tout d’abord qu’on ne parle plus guère aujourd’hui des masses, alors même que le phénomène de massification n’a fait que s’amplifier depuis l’entre-deux- guerres, où ce fait social et le danger qu’il représente ont par contre mobilisé l’attention de penseurs aussi importants que José Ortega y Gasset, Simone Weil, Hermann Broch ou Carl Gustav Jung. Il y aurait donc toutes les raisons de s’interroger sur cette étrange disparition; l’hypothèse la plus probable étant qu’on ait évacué ce problème en niant ou euphémisant les risques qui lui sont attachés. Parler de «masses» heurte désormais l’oreille sensible de nos contemporains, préférant les penser converties en «public» attentif et réceptif; ou à la rigueur en «foules» jouissant de leurs loisirs en famille ou venues dans un stade applaudir leurs idoles. N’oublions pas non plus que l’apparition des masses, liée au développement de la société industrielle et à la naissance parallèle d’une société des loisirs, est la première étape significative de la marche des peuples vers leur expulsion de la scène de l’Histoire; ces peuples dont on ne peut plus évoquer la survivance sans être soupçonné de «populisme».

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Homo festivus s'est reconverti en Festivus festivus
À peine ose-t-on d’ailleurs encore parler aujourd’hui de «culture de masse», puisque l’industrie des loisirs, et celle de la «culture», semblent s’être conjuguées pour élever chacun des êtres humains constituant les anciennes masses au rang d’opérateurs créatifs, émergeant de ce magna compact dans leur singularité pleine de promesses. Mais parce qu’il s’agit d’une industrie justement, la massification continue d’aller bon train sous des allures en apparence plus inoffensives et festives que par le passé. Comment Homo festivus, reconverti en Festivus festivus, pourrait-il être tenté d’adhérer à l’une ou l’autres des idéologies totalitaires auxquelles on associe non sans raison le faciès le plus odieux des masses fanatisées? C’est peut-être là où l’on se trompe en n’abordant la massification qu’à travers des images d’archives, alors qu’elle prend sous nos yeux une tournure plus difficile à détecter, mais non moins inquiétante quant à la perméabilité de ces masses qui n’osent plus dire leur nom aux tentations totalitaires qui ont elles aussi muté, tout en continuant à s’enraciner dans l’ombre la plus obscure de la psyché, comme l’a montré Jung, attentif aux épidémies psychiques collectives qui pourraient bien être le fléau du XXIe siècle.

Thibault Isabel : Face à la médiocrité du temps, les grands esprits rêvent volontiers de dresser une tour d’ivoire autour d’eux. Mais on voit aussi bon nombre d’intellectuels passer leur vie sur les plateaux de télévision ou de radio, dans l’espoir de réveiller les consciences. Cette stratégie est-elle à vos yeux légitime ? En se compromettant dans les médias, a-t-on une chance d’influer sur la course du monde ou se condamne-t-on soi-même à pervertir son discours ? Quelle attitude adopter ?

Françoise Bonardel : Est-ce vraiment dans l’espoir de réveiller les consciences que certains «intellectuels» –vous connaissez mes réticences à l’endroit de ce terme– s’exhibent sur les plateaux de télévision? Allez savoir si l’exhibition ne fait pas partie du contrat tacite faisant d’eux des «intellectuels»… Mais il est certain que la question de l’attitude à adopter se pose à chacun(e) d’entre nous qui tentons de penser le présent à la lumière de la culture que nous avons acquise et des convictions qui sont les nôtres. Je ne crois pas pour ma part à l’efficacité durable des stratégies, du moins dans ce domaine et à long terme. La machine médiatique est cruelle, et fonctionne à plein régime dans un temps discontinu qui brasse des idées, mais broie les individus tant soit peu rebelles. Rien de plus pitoyable qu’un «intellectuel» tentant de faire de la figuration intelligente devant un parterre d’histrions hilares ou venimeux, et souvent les deux!

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Chercher l’attitude juste à adopter face aux médias
Chercher l’attitude juste à adopter face aux médias est une autre démarche, impliquant qu’on prenne conscience de la relation qu’on entretient avec le temps, et avec son temps. La recherche d’une «position» qui nous soit vraiment propre, doublée d’un style (puisqu’il s’agit d’écriture), est l’œuvre d’une vie qui fait dès lors fi des stratégies. Cela seul peut un jour s’imposer, et en imposer de telle sorte qu’il n’y ait plus à ruser, ni à attendre d’une polémique un surcroît d’existence publique. Vous disant cela, je suis consciente qu’un livre dont on ne parle pas risque de finir au pilon. Mais suffit-il qu’on en parle à la télévision pour que le message qu’il contient soit réellement entendu et porte ses fruits? Les médias détiennent à cet égard un redoutable pouvoir de manipulation et de distorsion des idées dont il faut se défier.

Je suis néanmoins très favorablement impressionnée par la réactivité d’une partie de la société civile qui est en train de se servir des nouveaux médias pour se faire entendre, souvent pour s’exhiber elle aussi et se vautrer dans le n’importe quoi, mais parfois pour montrer qu’elle ne s’en laisse pas conter et tenter d’inverser le cours des choses. Internet est à cet égard une arme dont feraient bien de se méfier les Puissants, car elle permet de briser la solitude dans laquelle sont tentés de se replier ceux et celles dont on a trop longtemps méprisé la parole.






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