La souveraineté populaire : une exigence politique, Chantal Mouffe

souveraineté populaire, Chantal Mouffe

Entretien : Chantal Mouffe est une philosophe politique, professeur au département de sciences politiques et des relations internationales de l’Université de Westminster. Elle a été une proche conseillère de Jean-Luc Mélenchon lors de la campagne présidentielle de 2017.


Dans le débat autour de l’intégration politique en Europe, on a proposé que la citoyenneté ne soit pas liée à l’Etat-nation. Qu’est-ce que vous en pensez?

Chantal Mouffe : La citoyenneté, si elle doit être exercée, doit être liée à un demos, à une communauté politique. Mais le demos ne devrait pas être basé sur une communauté ethnique, sur un ethnos. Le demos n’a pas, bien sûr, à être l’Etat-nation. Je suis très intéressée par les propositions de Massimo Cacciari, un philosophe italien qui fut par le passé maire de Venise, et qui plaide pour un «nouveau fédéralisme»: un fédéralisme qui viendrait «d’en bas», et non «d’en haut». L’idée de Cacciari est que les décisions clés pourraient être prises à plusieurs échelons: pas seulement par les Etats, ou à l’échelon européen, mais par les villes et les régions également. Il y aurait une pluralité de formes de demos, certaines en dessous de l’Etat-nation, d’autres au-dessus. Cette approche –qui multiplie les formes de demos à l’intérieur desquelles le citoyen ou la citoyenne peut exercer ses droits– est importante car elle peut nous aider à voir comment l’idée de souveraineté populaire pourrait être reformulée dans un contexte de globalisation.
L’approche de Cacciari est bien plus prometteuse que l’idée de citoyenneté cosmopolite, au sujet de laquelle je suis très sceptique. La citoyenneté cosmopolite ne sépare pas seulement la citoyenneté de l’Etat et de la nationalité, mais également du demos. Au final, cette conception est parfaitement compatible avec l’idée libérale que la citoyenneté ne serait guère plus qu’un statut légal. Dans un système de citoyenneté cosmopolite, on bénéficierait d’un ensemble de droits, mais on ne serait pas capable de les exercer; nous pourrions tout au plus en appeler à des tribunaux transnationaux lorsque nous aurions le sentiment que nos droits ont été bafoués par l’Etat ou d’autres groupes. Le fait de procéder à un tel appel se résumerait à un geste défensif. L’exercice des droits de citoyenneté, qui requiert une participation aux prises de décision, ne serait pas possible, dans la mesure où un processus de décision qui impliquerait toute la planète ne peut pas exister. On ne peut exercer ses propres droits que dans le contexte d’un demos.


Quand vous écrivez sur l’importance du demos, vous vous référez fréquemment à Carl Schmitt. Pourquoi vous intéressez-vous à son travail?

Chantal Mouffe : Notamment parce qu’il a raison d’insister sur le fait que le «politique» a à voir avec la relation ami-ennemi – et que le libéralisme, à cause de son assise rationaliste et individualiste, est incapable de saisir une telle idée. Ce que j’appelle «le» politique (et que je distingue de «la» politique) désigne la dimension d’antagonisme toujours présente à l’état de possibilité dans les relations humaines.
souveraineté populaire, Chantal Mouffe
Les identités sont toujours collectives
Dans le domaine de la politique, les identités sont toujours collectives, et ce qui est en jeu concerne la création d’un Nous qui ne peut seulement exister qu’en se démarquant du Eux. Je partage cette vue avec Schmitt, bien que j’en sois venu à elle d’une manière différente, à travers le post-structuralisme et l’idée que toutes les identités sont relationnelles et impliquent la détermination d’une différence. Bien entendu, cette relation Nous-Eux ne nécessite pas d’être antagonique, d’être une relation ami-ennemi. Mais il y a toujours une possibilité pour que –sous certaines conditions– on en arrive là. Cela arrive lorsque l’autre, qui avait jusqu’à présent été simplement considéré comme différent, semble mettre en question notre identité et menacer notre différence. Il suffit de penser à la Yougoslavie : les Serbes, les Croates et les Bosniaques ont coexisté sans antagonisme. C’est seulement après la mort de Tito, et lorsque Milosevic commença à affirmer la suprématie de la Serbie que les différents groupes commencèrent à se voir mutuellement comme des ennemis.
Que pouvons-nous y faire ? Une fois qu’on accepte que la relation Nous-Eux est constitutive des identités collectives, il devient important de la construire de telle sorte qu’elle ne devienne pas une relation ami-ennemi. C’est le but de mon projet de démocratie agonistique. L’un des moyens d’y parvenir est de multiplier les relations Nous-Eux dans le but de «diviser» les passions. Donc, par exemple, si, dans un groupe de trois peuples, A, B, C, A et B vivent une relation Nous-Eux à cause de leurs affiliations religieuses différentes, et que B et C vivent une autre relation Nous-Eux à cause de leur affiliation politique, et que A et C en vivent encore une autre sur la base de la langue qu’ils parlent, et ainsi de suite, il est moins probable que des antagonismes émergent. Parce que la meilleure condition pour l’émergence de l’antagonisme, d’une relation ami-ennemi, c’est quand le Nous et le Eux sont déterminés de telle façon que le Nous soit ethniquement, religieusement et linguistiquement homogène, et que le Eux soit différent dans tous ces aspects.


Quelle est votre position à l’égard de la tradition libérale?

Chantal Mouffe : Je me considère moi-même comme une démocrate radicale et libérale. Je suis devenue bien plus libérale que je ne l’étais auparavant – une libérale en matière politique, bien sûr, et non en matière économique, dans le sens où je défendrais le néo-libéralisme. Paradoxalement, mon évolution s’est faite à travers mon étude de l’œuvre de Carl Schmitt. Le fait d’étudier ses écrits m’a fait prendre conscience du danger qu’il y a à envisager la démocratie en opposition avec le pluralisme libéral. Je suis d’accord avec lui quant à l’incapacité des libéraux à saisir la dimension du politique, mais je ne crois que cela doive nous conduire à rejeter le libéralisme dans sa totalité. En un sens, mon but est d’utiliser la critique de Schmitt en vue de reformuler le libéralisme de manière à le rendre «réellement politique» (mais pas dans le sens de Rawls, évidemment). C’est pourquoi je me vois comme «travaillant avec Schmitt contre Schmitt».
souveraineté populaire, Chantal MouffeLa démocratie pluraliste moderne –la démocratie libérale– est l’articulation de deux traditions différentes: la tradition libérale, qui défend la domination de la loi, la défense des droits de l’homme et le respect de la liberté individuelle; et la tradition démocratique, dont les principales idées sont la liberté et la souveraineté populaire. Dans The Democratic Paradox (2000), je soutiens que, bien que ces traditions ne puissent être pleinement réconciliées, elles ne doivent pas être perçues comme contradictoires –comme Schmitt l’aurait pensé– mais comme le lieu d’un paradoxe. Comprendre ce paradoxe nous permet de saisir la force véritable de la démocratie libérale. En mettant toujours à l’épreuve les relations d’inclusion-exclusion requises par l’exercice de la démocratie, le discours libéral des droits universels maintient vivante la contestation démocratique. D’un autre côté, c’est grâce à la logique démocratique qu’un demos peut être établi et que l’exercice des droits peut être rendu possible.
Le problème est désormais que la composante libérale de la démocratie libérale se voit accordée trop d’importance par rapport à la tradition démocratique et à la souveraineté populaire. La démocratie s’est vue réduite à la domination de la loi et à la défense des droits de l’homme; ce qui est laissé de côté –quand on ne la regarde pas comme obsolète–, c’est la souveraineté populaire, l’exercice réel de la démocratie. C’est, à mon sens, la raison du succès croissant des mouvements populistes droitiers. Ce sont souvent les seuls à en appeler encore à la souveraineté populaire contre l’establishment politique.
Le combat contre le populisme droitier requiert un rééquilibrage des relations entre le libéralisme et la démocratie. L’idée de souveraineté populaire joue un rôle central dans l’imaginaire démocratique et il est profondément erroné de croire que le moment soit venu de le discréditer. Il est vital d’imaginer de nouvelles manières de rendre son sens à la participation populaire; et, bien évidemment, cela implique la possibilité qu’il y ait un choix réel entre des alternatives signifiantes. C’est pourquoi je plaide en faveur d’un modèle agonistique de démocratie.

Une première version anglaise de cet entretien avait été initialement publiée par le Center for the Study of Democracy.




Pour approfondir la réflexion

L'identité: espoir ou menace? Conférence Thibault Isabel - Alain de Benoist (vidéo)

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