La financiarisation de l’art contemporain, Jean-Louis Harouel

art contemporain Krisis

Article : Jean-Louis Harouel est professeur émérite d'histoire du droit à l’Université Paris Panthéon-Assas.

Ce qu’on appelle improprement «art contemporain» n’a en règle générale pratiquement rien à voir avec l’art. Pour l’essentiel, c’est de l’anti-art, du non-art, du canul’art. Tout sauf de l’art. Une totale confusion règne dans ce que l’on s’obstine contre toute évidence à réunir sous le terme d’«art», dès lors que l’on prétend désigner par ce mot aussi bien les pires aberrations du modernisme que le précieux patrimoine artistique hérité du passé. Quant aux authentiques artistes actuels, qui continuent courageusement de peindre, dessiner ou sculpter en restant fidèles à la tradition, ils sont purement et simplement niés par la dictature de l’idéologie moderniste, pour qui n’existe comme art de notre temps que le prétendu art contemporain.

La religion du modernisme

L’évidence de ce complet désordre est renforcée par le fameux dogme du nécessaire dialogue entre les artistes du passé et les soi-disant artistes du présent, ce qui n’est qu’un mauvais prétexte pour introduire de force les expressions du prétendu art contemporain dans les plus hauts lieux du patrimoine artistique et historique, à commencer par Versailles et le Louvre. Cela pollue les chefs-d’œuvre artistiques du passé, afin d’apporter célébrité et argent aux faux artistes qui en bénéficient, ainsi qu’aux milliardaires qui spéculent sur leurs supposées œuvres.
art contemporain Louvre
L'exposition Fabre au Louvre
Le prétendu art contemporain se prête parfaitement à la formation d’une bulle spéculative du fait que ses productions ne présentent aucun intérêt artistique et n’ont objectivement aucune valeur. Car ce sont en dernière analyse des expressions de nature religieuse. Le si mal nommé art contemporain est une religion séculière qui se réclame de l’art sans produire d’art. Ce n’est que le résidu grotesque et affligeant de la religion séculière de l’art, d’inspiration gnostique et millénariste, inventée par le romantisme allemand.
En effet, pour tenter de réenchanter le monde en réaction contre le rationalisme des Lumières, les romantiques d’Iéna avaient forgé une religion de l’art, laquelle avait quasiment divinisé l’art et l’artiste. En dépit d’outrances parfois ridicules, cette religion de l’art fut artistiquement féconde pendant une bonne partie du XIXe siècle. Mais, au tournant des XIXe et XXe siècles, elle fut détournée et dénaturée pour tenter de légitimer à tout prix le rejet des traditions artistiques, et elle a en conséquence culbuté dans la fumisterie. Le modernisme artistique n’est que le prolongement dévoyé de la vieille religion romantique de l’art, privée de contenu et donc de sens par la crise de la peinture née de l’invention de la photographie: une crise qui a progressivement fait disparaître la substance de l’art.
Le modernisme artistique est en réalité un culte de la personnalité, une religion de l’artiste sacralisé réputé en prise directe avec l’essence du monde. Ce n’est pas par hasard si cette religion séculière d’esprit millénariste partage le culte de la personnalité avec les totalitarismes, qui furent d’autres religions séculières de même inspiration.
La nature religieuse du mouvement moderniste est manifeste. Pétri de théosophie et épris de spiritisme, Kandinsky est persuadé de détenir le pouvoir d’agir magiquement sur le monde par sa peinture abstraite. De même, Malevitch et Mondrian ont affirmé eux aussi que leur peinture abstraite allait modifier l’esprit des hommes pour faire entrer l’humanité dans une ère de bonheur éperdu, dans un avenir radieux. C’est la croyance religieuse que l’artiste d’avant-garde est apte à changer le monde, à instaurer le paradis sur la terre.
Cela est inspiré du millénarisme de Joachim de Flore, ce religieux calabrais du XIIe siècle qui annonçait, après l’âge du Père et l’âge du Fils, la venue d’un troisième et dernier âge: un âge de justice et de bonheur éperdu, l’âge de l’Esprit. Et, aujourd’hui, Michelangelo Pistoletto –l’homme qui expose de banals plaques de miroir en guise d’œuvres d’art–, réputé être un grand artiste contemporain, affirme sans aucun sens du ridicule que le salut du monde est entre les mains des artistes d’avant-garde. Lui-même se considère comme en train de contribuer par son «art» à sauver l’humanité, qu’il prétend aider à entrer dans un nouvel âge, un âge d’équilibre et d’harmonie qu’il appelle le «Troisième Paradis». Il ne dit pas autre chose que les pères fondateurs de l’abstraction voici un siècle.
art contemporain
Fountain, Marcel Duchamp, 1917
La nature religieuse du prétendu art contemporain se trouve explicitée avec une particulière netteté par l’un des grands pontifes de cette religion: Jean de Loisy, inspecteur de la création au ministère de la Culture. Celui-ci compare les productions des soi-disant artistes contemporains à des hosties. Sans la foi dans le Christ, l’hostie est seulement «un peu de pain». Sans la foi en la sacralité de l’«artiste», le carré blanc de Malevitch est seulement «un tableau blanc»; la Fountain présentée par Duchamp est seulement «un urinoir»; le requin dans le formol que Damien Hirst prétend être une oeuvre est seulement «une épave biologique». Au contraire, proclame sur le mode mystique Jean de Loisy, la foi permet «la trans-substantiation» de ces choses présentées en guise d’œuvres et l’accès «à un monde nouveau».
Le si mal nommé art contemporain est bien une religion à part entière : une religion du vide, du non-sens ou de l’abjection, une religion de la falsification de l’art. Une religion séculière qui, au nom d’une supposée communication sur le mode gnostique avec le sacré, l’âme du monde, le mystère de l’être et de la vie, exige de ses fidèles l’adoration de la fumisterie.
Faux art mais vraie religion, le prétendu art contemporain ne réclame de ses dévots qu’une foi aveugle. Il ne requiert, à la différence de l’art véritable, aucune connaissance en art et en histoire, aucune éducation de l’œil et du goût. Cela convient très bien à notre époque d’inculture des élites économiques et politiques. Cela répond parfaitement aux besoins de milliardaires incultes voulant se croire de grands amateurs d’art en même temps qu’avides de réaliser de fructueuses spéculations.

Une spéculation sur l'art

Le prétendu art contemporain est par nature susceptible des plus folles spéculations. Et cela parce qu’il relève du domaine de la religion, de la mystique, de la gnose. A travers l’histoire, le travail d’un artiste vivant, si célèbre fût-il, a toujours eu un prix qui s’établissait sur des bases rationnelles. On prenait en compte l’importance du travail, sa difficulté et le temps nécessaire pour sa réalisation, l’habileté requise de l’artiste, sa réputation, etc. Tout cela aboutissait à la fixation du prix de l’œuvre, qui pouvait être élevé, mais répondait toujours à des critères logiques. Certes, l’Ancien Régime n’a pas ignoré l’esprit de spéculation. On a agioté, rue Quincampoix, sur les billets de la banque de Law et les actions de sa compagnie du Mississipi. En revanche, on n’a pas spéculé sur les œuvres d’art. Car, dans la conception millénaire de l’art, le travail d’un artiste vivant avait un prix qui se déterminait de manière objective. En revanche, une mise en communication sur le mode gnostique avec le divin ou l’âme du monde n’a pas de prix objectif. C’est un bien inappréciable, qui a une valeur entièrement manipulable. Une valeur nulle a priori, mais qui peut être gonflée à l’infini.
A travers le monde, ce sont quelques dizaines de très grands capitalistes qui déterminent en pratique les prix des supposés artistes choisis par eux et par tout le réseau de professionnels de l’art dépendant d’eux pour alimenter le marché du prétendu art contemporain. Disposant d’énormes liquidités à placer, ces magnats de la finance ou des affaires trouvent dans les «œuvres» des soi-disant artistes contemporains des placements très commodes car aisément revendables à tout moment. Mais encore faut-il que ces placements soient sûrs, et même fructueux. Aussi ces puissants price settlers font-ils en sorte d’entretenir un niveau toujours plus élevé des prix de ces absurdités pseudo artistiques dont ils possèdent des collections pouvant valoir ainsi des milliards d’euros ou de dollars.
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L'exposition de Koons à Versailles
Les faux artistes de l’«art contemporain» sont assimilables à des produits financiers de mauvais aloi auxquels seules des manœuvres habiles peuvent apporter artificiellement une valeur marchande. L’un des procédés les plus efficaces consiste à procurer à un soi-disant artiste une exposition dans un lieu artistique et historique mondialement célèbre. Les expositions de Koons à Versailles et de Fabre au Louvre ont propulsé leur cote à des sommets vertigineux, au grand bénéfice des vrais milliardaires et faux amateurs d’art qui en font un objet de spéculation, afin de donner encore plus de valeur à leurs collections personnelles.
Le prétendu art contemporain est non seulement une religion délirante et létale pour toute création artistique véritable, mais encore une immense bulle spéculative permettant à des gens extrêmement riches de devenir encore plus riches, en même temps que célèbres au titre immérité de grands protecteurs des arts. Pour leur plus grand profit personnel, les milliardaires incultes qui règnent sur le lobby mondial de l’«art contemporain» sont au cœur d’un système religieux et financier qui impose de manière totalitaire l’absence de l’art sous le nom d’art. Sont ainsi injustement relégués dans l’ombre les vrais artistes de notre temps. Mais, à ceux qui poursuivent obscurément leur mission d’artiste en dépit du chaos triomphant, l’avenir rendra nécessairement justice.





Lire aussi :Michel Mourlet
«Cinéma et identité»
Krisis n°40

Voir aussi :Thibault Isabel
«Lorsque le commerce devient un art (et l’art un commerce)»


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