Vers un féminisme différentialiste? Jean-Paul Mialet

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Entretien : Né à Compiègne en 1948, Jean-Paul Mialet est médecin psychiatre.

Thibault Isabel : Il semble que le culte moderne de l’égalité soit souvent envisagé aujourd’hui sur un mode purement uniformisant. Ne peuvent être égaux que des individus identiques. Cette tendance est particulièrement prégnante en France, sans doute en raison de sa vieille tradition jacobine, pour laquelle toute différence apparaît comme une entorse au cadre égalitaire républicain. Pourtant, il existe une autre conception de la justice, plus volontiers admise dans les pays anglo-saxons, qui se fonde sur l’équité plutôt que sur l’indifférenciation. Rendre justice, ce n’est pas alors traiter tout le monde de la même façon, mais reconnaître les différences de chacun avec le même respect. Comment pourrait s’articuler une vision du monde où les femmes bénéficieraient d’un traitement équivalent à celui des hommes sans qu’hommes et femmes soient nécessairement placés sur le même plan, identifiés l’un à l’autre, au point que toutes leurs différences seraient alors déniées?

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L' égalité et le respect sont des valeurs fondatrices
Jean-Paul Mialet : L’égalité entre êtres humains est une valeur fondatrice de notre république démocratique. Elle est également au cœur de la pensée chrétienne, pour laquelle chaque homme et chaque femme est fils ou fille de Dieu. En fait, toutes les grandes sagesses rappellent que, par-delà les différences de rang social, chaque humain mérite le même respect. Doit-on pour autant nier les différences naturelles? N’y a-t-il pas des forts et des faibles, des petits et des grands, des beaux et des disgracieux? L’égalité obsède aujourd’hui à ce point nos contemporains qu’elle paraît ne pouvoir s’accomplir que dans la «mêmeté», pour reprendre un terme emprunté à Paul Ricœur. L’équivalence est remplacée par l’identité, au prix d’un déni des différences – d’où il résulte qu’une valeur mobilisatrice pour la dynamique sociale, poussant à établir un ordre équitable, devient un concept idéologique creux, tentant de réduire le divers à l’unique. Au lieu d’examiner les différences naturelles et de tenter d’en atténuer la portée par les remèdes appropriés, on procède à un gommage conceptuel pour effacer les différences.

Le domaine de la différence des sexes illustre de façon exemplaire cette forme de déni idéologique. La suprématie masculine a pesé pendant des siècles sur la vie des femmes dans la société occidentale, et elle continue à s’exercer en de multiples endroits de la planète. Une révolte féminine était donc légitime au siècle dernier, et cette remise en question par la femme des normes que lui impose une société masculine garde de nos jours son actualité. Elle permet à l’homme de s’interroger sur sa place ainsi qu’à la société de reconsidérer les rôles traditionnels. On ne peut nier que les mouvements féministes ont conduit à une critique vivifiante de notre ordre social et des rapports homme-femme. Le problème est qu’une tendance semble aujourd’hui l’emporter: celle, soutenue surtout par des féministes radicales, qui verrait dans l’homme et la femme les produits d’une distinction purement arbitraire. Autrement dit, hommes et femmes seraient en tous points identiques, et leurs différences ne résulteraient que de données sociologiques. Pas de différence naturelle, car la nature n’existe pas chez l’homme: la nature n’est qu’un point de vue culturel. Nous reviendrons à plusieurs reprises au cours de cet entretien sur l’erreur fondamentale d’une pensée opposant de façon manichéenne nature et culture. Elle est à la base de la philosophie inspirant les fameuses gender theories américaines qui font aujourd’hui tant de bruit.

Pour un psychiatre qui a déjà accumulé un certain nombre d’années de pratique, la querelle n’est pas sans rappeler celle qui a opposé, dans les années 1960, psychiatres et antipsychiatres. Ces derniers faisaient de la maladie mentale une simple construction sociale que l’on pourrait éliminer en fermant les hôpitaux… La polémique avait de quoi irriter le praticien de bon sens, qui se bat pour soulager des patients délirants ou suicidaires. Pourtant, avec le recul, en rappelant certains aspects sociologiques des troubles mentaux, elle n’aura pas été vaine.

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Thibault Isabel : On sait que nombre de féministes universalistes et égalitaristes reprochent aux différentialistes d’adopter une conception essentialiste des sexes: chaque membre de chaque sexe serait inévitablement ceci ou cela, et la marge de déviation individuelle n’existerait pour ainsi dire pas en matière de comportements sexués. Entre ceux pour qui un individu n’est pas déterminé par son sexe et dispose d’une liberté de comportement totale, et ceux pour qui l’individu ne dispose d’une liberté de comportement qu’en dehors de caractères sexués parfaitement déterminés, où faut-il selon vous placer le curseur? Jusqu’à quel point, autrement dit, est-on enfermé dans ses caractères de sexe?

Jean-Paul Mialet : Tous les hommes et les femmes sont des êtres humains et ils disposent de la liberté créative des êtres humains. De sorte qu’un homme peut décider d’adopter le comportement d’une femme, ou l’inverse. Reste un enracinement naturel: l’homme et la femme partagent la même enveloppe corporelle, mais avec des différences. Leur développement physique est distinct : le corps de l’homme est plus grand, sa masse musculaire plus forte, son manteau graisseux plus mince, sa pilosité plus étendue ; de taille plus modeste, le corps de la femme a un développement mammaire plus important, une cage thoracique plus étroite, un rapport de la taille aux hanches très inférieur. Je rappelle là des évidences qui semblent parfois aujourd’hui oubliées et qu’il parait incongru d’évoquer. Il y a pourtant matière à réflexion.

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Chaque sexe est conditionné par son corps
D’abord, ces tendances générales, il ne viendrait à l’esprit de personne de les contester. Or, le débat sur les différences entre hommes et femmes est souvent obscurci par l’oubli des tendances générales et le recours à des cas particuliers – ceux-ci choisis précisément parce qu’ils contreviennent à la norme et sont présumés en révéler l’absurdité. Le fait d’observer quelques femmes bien plus grandes et plus musclées que l’immense majorité des hommes ne rend pas caduque l’idée que la femme est en règle générale plus petite et moins musclée que l’homme. Dans un autre ordre d’idées, le fait que certaines femmes soient pilotes de chasse n’est pas une preuve que la motivation pour cette activité est aussi répandue chez les femmes que chez les hommes, et que ce sont des préjugés culturels qui poussent davantage les hommes vers ce métier. Peut-être, oui. Mais d’autres explications peuvent être proposées. Par exemple, il semble qu’il y ait un goût pour certaines sensations physiques accompagnées de prises de risques qui serait plus volontiers le fait du sexe masculin ; les compagnies d’assurance ne l’ignorent pas : dès la petite enfance, les accidents sont beaucoup plus nombreux chez les nourrissons garçons que filles. 

Ce rappel aux évidences naturelles –les évidences du corps– a un autre mérite. Les êtres humains ne sont pas de purs esprits ; l’esprit humain, si libre soit-il, ne se coupe pas totalement de la matière. Or, comment avoir le même esprit dans deux corps aussi différents? J’ai toujours été frappé par la façon dont la prestance d’un homme influençait à son insu sa façon de se percevoir et d’ajuster ses interactions avec les autres; de même, et sans doute encore davantage, la beauté d’une femme. Bien entendu, on pourra toujours rétorquer que des notions telle que «prestance» ou «beauté» dépendent étroitement de la culture, et que c’est celle-ci qui construit le regard. Néanmoins toutes les recherches qui ont été faites dans ce domaine démontrent que l’attirance physique repose sur des critères mêlant le naturel (proportions, symétrie, par exemple) au culturel (effets de mode, indices de statut): l’effet produit par l’apparence n’est pas seulement «dans l’œil du contemplateur». On peut donc difficilement imaginer comment disposer d’un corps de femme ne façonnerait pas un état d’esprit différent que d’habiter un corps d’homme. Ce conditionnement de chaque sexe par son corps est aujourd’hui ignoré. 






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