Les origines de la modernité, Rémi Brague

Rémi Brague - modernité

Entretien : Né en 1947 à Paris. Essayiste, historien de la philosophie, spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, Rémi Brague enseigne la philosophie grecque, romaine et arabe à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilian Universität de Munich. Il est membre de l’Institut universitaire de France.

Thibault Isabel : Qu’est-ce qui définit selon vous la modernité? On a invoqué bien des critères pour expliciter ce terme, comme l’esprit scientifique, l’humanisme, la sécularisation, de nouvelles valeurs morales, etc. S’il fallait tenter d’isoler la quintessence de l’«époque moderne», que resterait-il?

Rémi Brague : Effectivement, on ne manque pas de caractérisations de l’époque moderne. Chacune privilégie un facteur et fait des autres les conséquences de celui-ci. Tous ceux-ci sont d’ailleurs d’une grande ambiguïté. Qui peut dire ce que signifie précisément «esprit scientifique», «humanisme»? Et «sécularisation»? Charles Taylor a écrit sur cette dernière notion un livre énorme et disert qui, malgré pas mal de bonnes choses, laisse pourtant sur sa fin. Il y distingue plusieurs significations, trois au moins. Quant à «humanisme», j’ai moi-même essayé de mettre un peu d’ordre là-dedans en distinguant au moins quatre niveaux qui s’empilent l’un sur l’autre au cours d’une histoire millénaire, et telle que la notion ne rencontre le mot pour la nommer que pendant la toute dernière de ces quatre étapes, vers 1840. L’esprit scientifique, dans la mesure justement où il est un «esprit», est quelque chose de plus léger que les résultats bien déterminés, et toujours provisoires, de telle ou telle branche de telle ou telle science. Il n’est guère évoqué que par les gens étrangers à la pratique de la recherche ou, si certains scientifiques le nomment, c’est la plupart du temps quand ils se risquent à extrapoler en dehors de leur domaine propre.

Rémi Brague - Histoire
La périodisation de l'histoire reste un découpage arbitraire
En ce qui me concerne, j’aimerais distinguer entre «époque moderne» et «modernité». La première ex-pression est une catégorie à l’usage des historiens, qui utilisent aussi le synonyme «temps modernes». Ils désignent par là une période historique que l’on peut délimiter, comme toutes les autres. C’est un décou-page commode, rien de plus. La seconde expression ajoute à cette période une sorte de programme. Les difficultés nous attendent d’ailleurs dès le début. Il y a d’abord le problème général de la périodisation, qui vaut pour toutes les façons de regrouper des événements en un tout, qui sera à chaque fois arbitraire, et donc contestable. Et avec la notion d’«époque moderne», la difficulté redouble. On découpe l’histoire en périodes qui ont un com-mencement et une fin, et on dit par exemple que l’Empire romain (d’Occident en tout cas) a débuté en 753 avant J.C. et s’est achevé avec la déposition du dernier empereur en 476. Or, l’époque moderne a bien eu un commencement, même s’il n’est pas facile de le situer : est-ce 1453? ou 1492? ou encore 1517? En revanche, il n’est pas sûr qu’elle ait une fin. On peut certes y introduire des subdivisions, et dire par exemple que l’histoire «moderne» s’arrête avec la Révolution française, après laquelle on parlera d’histoire «contemporaine». Mais pour certains, même ceux qui jouent avec le «post-moderne», la période moderne n’a pas de fin, et n’en aura jamais. Elle est ouverte indéfiniment, vers toujours plus de modernité…

Rémi Brague - modernité

Quant à la modernité, s’il fallait risquer de la caractériser par une formule brève, je dirais sans doute qu’il faut chercher du côté de l’usage même de l’adjectif «moderne». Il désigne initialement ce qui vient tout juste (latin modo) de se produire, à la différence du passé lointain. A partir d’une certaine époque, que l’on appelle justement l’époque moderne, on s’est mis à s’imaginer que le passé était dépassé une fois pour toutes et que, dorénavant, on ne serait plus que moderne, et on le serait définitivement, ce qui précède étant à son tour irrévocablement passé. Il y a là-derrière un désir de rupture et de recommencement à zéro qui a eu des répercussions dans tous les domaines: scientifique avec l’idée de sciences nouvelles, s’ajoutant à celles qu’avait décrites Aristote (d’abord Ibn Khaldun, puis Tartaglia, enfin Vico), philosophiques avec Descartes, politiques avec la Révolution française, sociales peut-être seulement de nos jours.   


Thibault Isabel : Qu’est-ce qui a en premier lieu déterminé l’entrée dans la modernité? Cette évolution fut-elle progressive ou brutale? Et à quelle époque placeriez-vous le «grand basculement»?

Rémi Brague - modernité
Vanité avec crâne, Simon Luttichuys, 1645
Rémi Brague : Je verrais plutôt une série de ruptures qu’une ligne de partage des eaux unique après laquelle tout devrait irrésistiblement aller dans une même direction. Ou, si vous voulez une image, plutôt un escalier monté ou descendu graduellement (pardon pour la tautologie…) qu’une pente douce ou raide, rectiligne ou exponentielle, savonneuse vers la décadence ou montant vers des sommets radieux. Chacun des pas franchis devrait recevoir une explication bien à lui. Prenons comme exemple le projet de conquérir et soumettre la nature. Il apparaît avec Francis Bacon, donc dans la première moitié du XVIIe siècle, à une époque où la technologie appuyée sur une nouvelle science de la nature (dont Bacon n’a d’ailleurs rien compris) n’est encore qu’un rêve. Le XVe siècle, à partir de 1453, est celui d’un genre littéraire bien particulier, celui des traités de la dignité ou de la noblesse de l’homme. On est tenté de voir dans le projet de règne de l’homme la conséquence directe de l’affirmation de sa noblesse. Je me demande s’il ne proviendrait pas plutôt, «quelque part», comme diraient les psys, d’un sentiment d’illégitimité que l’on chercherait à compenser par une activité forcenée. On n’a pas besoin d’affirmer une supériorité de vieille lignée, paisiblement possédée. C’est au contraire le plébéien parvenu qui ne manque pas une occasion de faire sentir aux  autres qui il est, en les snobant. L’homme du XVe siècle se considérait comme noble, aussi bien par nature, en style antique, que, en style chrétien, comme racheté à grand prix par la Passion du Christ. Stephen Greenblatt, dans un essai un peu romancé, y voit l’origine même de la modernité. Encore faudrait-il se demander par qui et pourquoi ces manuscrits ont été recopiés et conservés dans les bibliothèques des couvents où les «humanistes» les ont retrouvés, et pourquoi ils n’ont guère suscité d’intérêt dans l’Antiquité tardive et au Moyen Âge. Dans l’Antiquité tardive, l’épicurisme était oublié. Le dernier à connaître Lucrèce est Servius, commentateur de l’Énéide, au IVe siècle. C’est le néoplatonisme qui domine.

Que s’est-il donc passé entre ces deux siècles, et donc en gros autour du XVIe siècle, pour que cela ne suffise plus? Je n’ai pas d’idée ferme là-dessus. Poggio Bracciolini a redécouvert Lucrèce en 1417, puis Ambrogio Traversari, supérieur d’un ordre religieux, a traduit en latin Diogène Laërce, et donc les «lettres» d’Épicure dès le XVe. Avec eux, on a une conception de la nature qui rompt avec toute téléologie; le naturel est désormais, comme il l’est encore pour nous, le brut, qu’il s’agit de corriger par la «culture».

La Réformation a également pu jouer un rôle. Point n’est besoin d’être Max Weber pour savoir que celle-ci a paradoxalement abouti à donner plus de place à ces «œuvres» que Luther voulait relativiser au profit de la sola fides.






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