Le socialisme est-il mort ?, Denis Collin

socialisme

Entretien : Professeur de philosophie, Denis Collin a notamment écrit Morale et justice sociale (Seuil, 2001), La matière et l’esprit: sciences, philosophie et matérialisme (Armand Colin, 2004), Le cauchemar de Marx: le capitalisme est-il une histoire sans fin? (Max Milo Éditions, 2009), La longueur de la chaîne: essai sur la liberté au XXIe siècle (Max Milo Éditions, 2001) et Libre comme Spinoza (Max Milo, 2014).

Thibault Isabel : Depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc communiste, l’humanité vit grosso modo sous l’égide d’un unique régime socio-économique: le capitalisme. Ce régime se globalise de manière de plus en plus hégémonique et convertit progressivement au «modernisme» même les territoires les plus pauvres et les plus engoncés dans leurs traditions locales, pour en faire de nouvelles zones de production ou de marché. Le socialisme, qui a pu apparaître pendant longtemps comme la principale alternative à la logique libérale, a probablement cessé aujourd’hui de fonctionner comme un Idéal ou un Grand Récit capable de susciter l’enthousiasme des foules. Même la crise économique de 2008, qui, en France (et parfois aussi ailleurs dans le monde), a quelque peu discrédité le capitalisme aux yeux d’une partie de l’opinion publique, n’a pas suffi à réhabiliter le socialisme comme alternative crédible. Autrement dit, on  ne croit plus guère aux sirènes du marché ; mais on se méfie plus encore des lendemains qui chantent. Comment expliquer cette désaffection du socialisme? Cette idéologie est-elle morte?

Denis Collin : La chute du mur de Berlin et l’effondrement du «bloc communiste» marquent en effet un changement d’époque et le passage à un monde entièrement dominé par le mode de production capitaliste, ce que certains auteurs appellent «capitalisme absolu», un capitalisme qui ne contient plus sa propre contradiction, un capitalisme qui ne semble plus contenir aucun possible différent. En qualifiant cette nouvelle époque de «fin de l’histoire», Fukuyama affirme donc que ce mode de production est notre éternel présent. Il faut cependant se garder de faire de 1989 une rupture absolue, une «catastrophe historique» sans précédent. En vérité, ce socialisme qui a quitté la scène de l’histoire à la fin du «court XXe siècle» était en crise depuis longtemps.

La première grande crise du socialisme advient en 1914. Le ralliement des principaux partis socialistes à leur propre impérialisme national, leur soutien à la guerre et à l’union sacrée est déjà une crise majeure. Fernand Braudel estime que c’est à ce moment précis, en août 1914, que la vieille social-démocratie s’est effondrée. Elle n’a pas immédiatement disparu comme force politique, mais elle est devenue tout autre chose. Non plus une organisation internationaliste visant à une transformation sociale radicale, mais une organisation de «gestion loyale du capitalisme», comme l’a dit clairement Blum lors de son procès à Riom. Elle restait une «organisation ouvrière» en ce qu’elle négociait des avantages, des «acquis sociaux» pour le prolétariat qu’elle était censée représenter. Mais cette position n’était tenable qu’à deux conditions: 1/ que le mode de production capitaliste continue de fonctionner sans trop de soubresaut – d’où son ralliement aux politiques économiques anti-crises de type keynésien – et 2/ que les puissances capitalistes les plus avancées disposent de surprofits suffisants – ce qui découlait de leur position dominante dans le système mondial. Au fond, sur cette question, Lénine avait vu clair: la social-démocratie vivait des surprofits impérialistes. C’est d’ailleurs pour cette raison que les partis sociaux-démocrates, après s’être ralliés à leur propre impérialisme national, se sont ralliés à l’impérialisme dominant, l’impérialisme américain. On voit clairement qu’avec la «mondialisation», ces deux conditions ont disparu: le mode de production connaît des soubresauts incessants et les puissances capitalistes voient leurs surprofits décliner. C’est ce qui explique l’agonie pitoyable de la social-démocratie européenne.

Affiche de propagande pour l'Internationale Communiste
Affiche de propagande pour l'Internationale Communiste
En 1917, les bolcheviks russes crurent relever le drapeau du socialisme et, avec leur nouvelle internationale (l’Internationale Communiste), ils pen-saient faire revivre l’idéal émancipateur des origines. Mais la révolution russe, dans l’esprit de ceux qui ont pris le pouvoir en novembre 1917 à Moscou, était un pari : loin de croire qu’ils pouvaient construire «le socialisme dans un seul pays», ils attendaient l’extension de la révolution aux principaux pays capitalistes et au premier chef en Allemagne. Ce pari a été perdu, pour des raisons qu’il serait trop long d’expliquer ici, et «l’arrière-train plombé de la ré-volution» en a pris la tête avec l’établissement du système stalinien, système qui est lui-même tombé en crise en dépit de ses succès économiques obtenus au prix de sacrifices humains terrifiants. Dès la mort de Staline, l’affaire est réglée. Certains hiérarques, comme Beria, cherchent une réintégration de l’URSS dans le système capitaliste mondial. Beria a été liquidé parce que la caste dirigeante ne se sentait pas prête à se sacrifier sur l’autel de la restauration immédiate du capitalisme. Mais les tendances contradictoires ont continué d’agir souterrainement jusqu’à l’entreprise de Gorbatchev, avec les troubles qui ont conduit à la liquidation de l’URSS.

Rien n’était écrit par avance. «Les hommes font leur propre histoire», comme le disait Marx. Mais le socialisme, sous ses diverses variantes, sociales-démocrates aussi bien que communistes, a fonctionné comme un mécanisme d’intégration de la classe ouvrière au capitalisme. J’ai développé tout cela dans mon livre, Le cauchemar de Marx (Max Milo, Paris 2009). La domination absolue du mode de production capitaliste apparaît ainsi comme le résultat paradoxal de l’histoire du socialisme ayant réellement existé», à distinguer soigneusement des songes éveillés, des utopies qui lui ont donné naissance. On peut penser, comme le regretté Costanzo Preve, que tout cela découle d’une unique raison: les classes subalternes, comme la classe ouvrière, ne peuvent pas devenir des classes dominantes! Le projet marxiste de la «dictature du prolétariat» est une contradiction dans les termes, quelque chose d’aussi impossible qu’un cercle carré. La direction de la société échoit toujours aux classes dominantes et non à une classe qui se définit justement par le fait qu’elle est dominée sur tous les plans.

Thibault Isabel : Avec un constat aussi accablant, y a-t-il donc une chance de voir le socialisme renaître dans un futur plus ou moins proche?

La pyramide du système capitaliste
La pyramide du système capitaliste
Denis Collin : Tout cela oblige à repenser fondamen-talement les conditions de l’émancipation humaine. Que l’on garde les vieux noms de socialisme ou de communisme, cela n’importe guère, encore que le nom de «communisme» porte en lui-même des aspirations sociales et morales essentielles. Le com-munisme suppose l’existence du bien commun comme le bien le plus précieux et la conception de la société des hommes comme une communauté qui se gouverne elle-même, à l’opposé des conceptions hiérarchiques autoritaires ou de celles qui réduisent les relations sociales à des contrats entre individus égoïstes cherchant à maximiser leur utilité. Une chose est certaine, sauf à vouloir changer la nature humaine (ce à quoi rêvent les illuminés du «post-humain» ou les apôtres du «transhumanisme»), on ne pourra pas «amener l’homme à muer sa nature en celle d’un  termite», comme le dit Freud dans Malaise dans la culture. La poussée vers la liberté individuelle et la défense même des conditions d’une vie décente se heurtent toujours  à la volonté de domination absolue du capital. Et ce sera encore plus vrai demain. En effet, si les socialistes français ont pu affirmer – dès 1991 – que le «capitalisme borne notre horizon historique», on doit admettre aujourd’hui que l’horizon historique du capitalisme est particulièrement bouché. Dans Le capitalisme a-t-il un avenir?, Immanuel Wallerstein et Randall Collins soutiennent que le mode de production capitaliste est voué à un effondrement certain à l’horizon de quelques décennies. Je partage globalement ce pronostic, pour les raisons qu’avancent ces deux auteurs et pour quelques autres raisons encore. La seule question est de savoir sur quoi débouchera cet effondrement: une société plus juste, plus fraternelle, capable de régler de manière économique ses rapports avec la nature, ou un nouvel âge barbare, conforme à la théorie de l’histoire de Vico? Mais encore une fois, comme rien n’est écrit dans «le grand rouleau», l’issue dépendra de nous, de notre capacité à faire que le futur soit le nôtre, comme le dit le philosophe italien Diego Fusaro. La perspective à penser d’urgence devrait reprendre les idéaux du socialisme et du communisme des origines – ce qui ne saurait être un retour au marxisme orthodoxe –, mais dans des conditions nouvelles et en observant avec la plus grande attention les mouvements réels par lesquels passe aujourd’hui la résistance au capitalisme absolu.





Ecouter aussiThibault Isabel - David L'Epée «Existe-t-il un socialisme opposé à la Gauche?»
Voir aussi Charles Robin: «Autopsie de l'anticapitalisme»



Pour approfondir la réflexion


Krisis 42 : Socialisme ? en vente sur Krisis Diffusion

Aucun commentaire

Ajouter un commentaire

Fourni par Blogger.