Sous le populisme: le nationalisme, Pierre-André Taguieff

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Article : Né à Paris en 1946, Pierre-André Taguieff est philosophe, politologue et historien des idées, directeur de recherche au CNRS.


On assiste, depuis quelques années, à la construction d’un nouvel ennemi quasi mondial, baptisé «le populisme». Passons sur l’indétermination du terme dans ses usages ordinaires et polémiques. Il fonctionne habituellement en tant que synonyme approximatif d’expressions telles que «extrême droite», «droite extrême», «droite radicale», «droite autoritaire», «droite réactionnaire», etc. Certains l’emploient même comme substitut lexical de «fascisme». Pablo Iglesias, le leader de Podemos, publie le 9 novembre 2016 un article intitulé «Trump et le moment populiste», qui commence par cette affirmation péremptoire: «Un fasciste a gagné.» La confusion sémantique s’accroît du fait que certains ex-communistes prétendent défendre un «populisme de gauche». 

mondialistes nationalistes
Mondialistes vs. nationalistes
Il est temps d’ouvrir les yeux et de sortir de la pensée-slogan. Ce qu’on nomme improprement «populisme» n’est autre que l’ensemble bariolé formé par les mobilisations et les gouvernements nationalistes observables en Europe comme ailleurs. Le nationalisme est la vérité du «populisme», qui, en tant que discours, se réduit à un style politique illustrant la démagogie de l’âge démocratique. C’est pourquoi, dans bien des cas, le «populisme» désigné est un national-populisme, un populisme plus identitaire que protestataire : le peuple-ethnos ne fonctionne pas comme le peuple-dêmos (le peuple comme plèbe, classes populaires, etc.). La vraie question est celle de la flambée des nationalismes, qu’il s’agisse des nationalismes ethniques ou culturels, économiques ou politiques. Insistons sur le pluriel: ces nationalismes peuvent converger, se chevaucher ou fusionner, mais aussi s’exclure les uns les autres. Le nationalisme banal, diffus, consensuel, se confondant avec l’attachement patriotique, ne saurait être confondu avec tel ou tel nationalisme fortement idéologisé, élaboré par des entrepreneurs intellectuels spécialisés. Faire référence à quelque chose comme «le nationalisme», c’est utiliser une abstraction commode, qui ne dispense pas d’analyser au cas par cas les situations caractérisées comme nationalistes.


"Les partisans de la démocratie directe sont diabolisés en tant qu’ennemis de la démocratie"

La défense des identités nationales oscille en effet entre le front de l’identité culturelle et celui de la souveraineté, deux barrages qui s’élèvent devant la machine-monstre à mondialiser. S’il est hâtif de parler d’une «démondialisation», il s’agit cependant d’un véritable défi, en ce que la renaissance du nationalisme offre un démenti aux prophéties de la globalisation salvatrice et aux promesses de la mondialisation heureuse, célébrant une humanité réconciliée en marche vers la prospérité planétaire et la démocratie cosmopolite. Ce qui se heurte à la réalité historique déplorablement têtue, c’est le rêve impolitique par excellence, à savoir l’utopie du passage irréversible au post-national sous l’égide des droits de l’homme en vue d’assurer la paix perpétuelle. Les nations résistent aux processus censés les conduire à la mort. Qu’elles le fassent d’une façon imparfaite, en suivant ou en applaudissant des démagogues, c’est là une autre question.

Sur la scène médiatique, la «menace populiste» largement fantasmée entre en concurrence avec la «menace islamiste» dont le visage est dessiné par les jihadistes, nouveaux fanatiques aux comportements barbares. L’analogie est à l’évidence trompeuse. On ne saurait mettre sur le même plan la menace incarnée par les tenants d’une nouvelle barbarie totalitaire et le risque de voir arriver au pouvoir, par les urnes, des démagogues plus ou moins autoritaires. Alors que ce qu’on appelle confusément «populisme» devrait désigner en toute rigueur l’appel au peuple sans médiations et le rejet des élites dirigeantes qui confisquent la démocratie, ce qui définit une orientation hyper-démocratique – instrumentalisée souvent par de nouveaux démagogues de droite ou de gauche –, la mise en scène du populisme en tant qu’ennemi consiste à l’opposer globalement à «la démocratie». Les partisans de la démocratie directe, donc d’un hyper-démocratisme, sont par là diabolisés en tant qu’ennemis de «la démocratie». Il est à craindre que, sous la «démocratie» ainsi invoquée, ne se cachent les membres et les bénéficiaires de systèmes oligarchiques, avant tout soucieux de défendre leurs privilèges ou leurs intérêts.

Le nouveau discours de propagande des élites installées, en Europe comme aux États-Unis, privilégie le thème de la démocratie menacée par le populisme. Tel est le topos principal de la rhétorique antipopuliste: «Le populisme contre la démocratie». On observe aujourd’hui la diffusion de l’une de ses variantes: «Le populisme contre l’Europe », qui présuppose que l’Union européenne incarne «la démocratie». Voilà qui permet de fabriquer le slogan mobilisateur: «L’Europe contre le populisme». Les européistes s’efforcent ainsi de monopoliser la référence à la démocratie, alors même que ce qui provoque la dislocation tendancielle de l’Union européenne, c’est l’indifférence de cette machine bureaucratique et technocratique aux intérêts et aux aspirations des peuples européens. Cette indifférence de la «caste» européiste vient s’ajouter à celle des élites dirigeantes nationales à l’égard des classes populaires.


Europe démocratie Taguieff


"Ce qui fait peur aux antipopulistes, c’est l’aventure"

Ce qui est principalement reproché aux «populistes», c’est qu’ils sont imprévisibles. Il faut donc croire que leurs adversaires sont hautement prévisibles dans leurs décisions, c’est-à-dire rassurants. Illusion dangereuse: ceux qui sont trop prévisibles croient volontiers que le cours des événements est lui-même prévisible, et se montrent désorientés à la moindre averse imprévue. La marche de l’Histoire n’a rien d’un long fleuve tranquille. Elle n’a rien non plus du trajet linéaire d’un train qu’il suffirait de prendre à l’heure, comme le croient tous les esprits non tragiques.  

Ce qui fait peur aux antipopulistes, c’est donc l’aventure. Le non-programmé les désarçonne. L’imprévisible les angoisse. Le risque les déprime. Dès l’automne 2007, à propos du «virage populiste» pris par la Pologne, avec Lech Kaczynski président et Jaroslav Kaczynski Premier ministre, la presse s’inquiète, n’ayant pas la moindre idée de ce que pourront faire au pouvoir les «imprévisibles jumeaux», ces «agitateurs» qu’on juge «virtuoses dans l’art de la guerre mais incapables de gérer la paix». Depuis, «le populisme» est régulièrement dénoncé comme un ouragan capable de balayer toutes les institutions démocratiques sur son passage. La «vague», observable mais supportable, s’est faite tempête dans l’esprit de certains, saisis par l’affolement. Après le traumatisme du Brexit, la victoire électorale «imprévisible» de Donald Trump, «l’imprévisible» est venue alimenter l’imaginaire antipopuliste, tout comme l’idée d’une possible victoire de Marine Le Pen en 2017. Des événements jugés improbables ont prouvé qu’ils pouvaient avoir lieu.

Le cliché est dans toutes les têtes: «la montée des populismes», une «montée» jugée irrépressible, voire inéluctable. C’est la grande menace dénoncée par la gauche. Le 14 juillet 2016, François Hollande déclare: «Ce qui nous menace, c’est la montée des populismes, mais je ne me laisserai pas intimider par les menaces.» La peur de la submersion affecte particulièrement ceux qui font profession de dénoncer les peurs et l’exploitation des peurs par les «populistes».  

Trump populiste
Trump :  La « tornade populiste »
La dramatisation des enjeux est telle que les tentatives de ranimer les appels au «cordon sanitaire» paraissent dérisoires, même aux yeux des plus inquiets et des plus motivés. Les «digues» sont jugées inefficaces. Elles n’ont pu résister à la «tornade populiste déclenchée par Trump», ce «héros populiste improbable», comme le dit l’AFP le 9 novembre 2016. Dans une interview publiée le 20 novembre 2016, Lech Walesa, opposant l’apathie des «démocrates» à l’activisme démagogique des «populistes», lance un message alarmiste: «On est en train de perdre face au populisme. Les démocrates ne sont pas assez actifs, ils se laissent crier dessus, ne savent pas défendre leurs valeurs. À l’inverse, les populistes qui sont minoritaires savent donner de la voix… Nous aussi, devons trouver des solutions pour stopper le populisme qui existe en Pologne. C’est un mal qu’on peut transformer en bien. Ce n’est qu’un cycle, il n’est pas définitif.» Certes, mais ledit «cycle» peut durer longtemps, car le propre d’un cycle temporel est de se répéter sous d’autres formes. L’ironie de l’histoire, c’est que Walesa a été lui-même naguère caractérisé par ses adversaires ou ses rivaux comme un leader populiste. Mais cessons de baptiser «populisme» ce que nous n’aimons pas et ne comprenons pas, et qui nous effraie.

Il est urgent de reconsidérer la question du nationalisme, qu’on croyait désuète. Elle est redevenue la question de l’heure. Le sentiment national s’engouffre dans les mobilisations électorales. À «la France d’abord» répond «l’Amérique d’abord». Derrière les demandes de protection des citoyens, on discerne une inquiétude fondamentale, portant sur la survie de leur nation. L’aspiration à la «grandeur» du pays est loin de n’être qu’un thème nationaliste réactivé par Donald Trump dans sa campagne. La fierté nationale n’est pas chose du passé, même dans les pays européens soumis à la pression des valeurs et des normes antinationales. Quant aux dérives xénophobes, elles sont à rapporter à certaines mobilisations nationalistes privilégiant le rejet de l’immigration, et non pas au populisme comme tel. Ce qui est sûr, c’est que nous n’en avons pas fini avec le nationalisme sous toutes ses formes.







Lire aussi :La crise française
Pierre Manent (entretien)
Voir aussi :Populisme versus mondialisme
Thibault Isabel (vidéo)



Pour approfondir la réflexion


Le populisme et l'Europe de demain, Alain de Benoist (vidéo)

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