Les nouveaux visages de la criminalité, Alain Bauer

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Entretien : Alain Bauer est professeur de criminologie appliquée au Conservatoire des arts et métiers. Il fut conseiller en sécurité auprès de Nicolas Sarkozy et de Manuel Valls.


Alain de Benoist : Depuis les attentats du 11 septembre, le terrorisme transnational a monopolisé l’attention des services de police. Parallèlement, la priorité donnée à la lutte antiterroriste a pu être interprétée comme un prétexte permettant de placer sous surveillance ou contrôle permanent l’ensemble des sociétés occidentales. Dans une série d’articles publiés récemment dans Le nouvel économiste, Xavier Raufer affirmait pourtant que le «Djihad global» est aujourd’hui, contrairement à ce que beaucoup s’imaginent, «en voie de disparition». Il précisait par ailleurs que le «djihadisme» reste paradoxalement l’obsession de l’administration américaine, alors que les activités des narcotrafiquants au nord du Mexique et à la frontière des Etats-Unis (28.000 assassinats depuis décembre 2006) représentent une menace beaucoup plus grave, mais largement sous-estimée. «La Maison Blanche comme les centres de pouvoir de Washington (Pentagone, Conseil national de sécurité, etc.), écrivait-il, sont plongés dans une confusion menaçant dorénavant leur maîtrise des crises en cours et leur capacité de détecter à temps celles à venir.» Comment expliquez-vous ce phénomène?

Alain Bauer : Comme dans le cas connu d’une trop forte exposition à la lumière, des ombres surexposées marquent un temps la rétine de l’œil. Apres la chute du mur de Berlin, la définition de l’ennemi n’est plus allée de soi. Désireux de trouver un substitut à l’ennemi rouge, les Etats-Unis ont cherché un ennemi jaune. Certains ont trouvé en Irak un parfait père fouettard, puis se sont découvert un ennemi de référence avec ce qu’on croit devoir appeler Al Qaida. Mais ils n’ont tenu aucun compte des règles les plus élémentaires de l’analyse. Le rôle de l’avocat du Diable ayant été éliminé des instances stratégiques, le principe général, notamment des Think Tank, est d’abord celui du tank. On justifie les décisions politiques au lieu de les éclairer. Cette crise de la pensée stratégique est hélas mondiale. A part sans doute en Chine, et pour des raisons millénaires, il est difficile de comprendre une grande partie des décisions occidentales sur les questions stratégiques. Et encore plus d’éclairer l’avenir.

Alain de Benoist : Dans le monde d’aujourd’hui, 95% des dangers et menaces, non seulement n’émanent pas des Etats-nations, ou ne se formulent pas dans ce cadre, mais ne sont tout simplement pas à l’échelle de ceux-ci. Quelles sont les conséquences de cette transnationalisation de la criminalité? Quel type de coordination exige-t-elle de la part des Etats nationaux? Peut-elle servir de justification à la mise en place d’une « gouvernance mondiale », au moins sur le plan de la sécurité?

Alain Bauer : Comme tout bon social-démocrate rocardien, je me méfie des Etats trop sécuritaires. Il faut une part de risque dans la vie, et le tout Etat n’y répond guère. Comme Michel Rocard le dit souvent, «l’Etat n’est pas fait pour produire, mais pour contrôler». Et il fait très mal les deux. Je pense qu’il faut intégrer un système européen du mandat d’arrêt, voire peut être occidental, chaque fois qu’il est question de crimes qui ne font pas l’objet de contestations ou d’interprétations divergentes (comme les homicides, les viols, la criminalité organisée, le terrorisme) ; et il faut sortir enfin des hypocrisies concernant la finance offshore. Celle-ci n’a qu’un seul objectif : l’optimisation fiscale (en français courant, la fraude). Or, par ce tuyau de la fraude, on fait passer tout le reste : le blanchiment, les rétrocommissions, le racket, etc. Le système financier n’a pas besoin d’offshore. Et les sites offshore (certains sont en fait inshore, comme le Delaware) n’ont aucun moyen de résister à la volonté du G7, du G8 ou du G20. Plus qu’une coordination, un véritable choix sur la régulation de la finance s’impose. Et, de ce point de vue, la gesticulation est souvent plus présente que l’action.
Pour le reste, la coopération internationale en matière de lutte contre le crime organisé ou le terrorisme nécessite un outil de transmission de l’information fiable et rapide. Cette transmission existe de manière informelle, mais se heurte à des lourdeurs bureaucratiques invraisemblables dans le cadre des institutions nationales et internationales. Il y a des progrès, mais ils sont très lents.
On pourrait certes envisager, comme on le fait si bien en matière médicale ou environnementale, que des outils de prévention des risques soient mis en place. Malheureusement, les dispositifs internationaux excellent dans le rétrospectif et sous-estiment ou ignorent encore trop souvent la dimension criminelle...

Alain de Benoist : En France même, quelles sont les caractéristiques majeures de la grande criminalité organisée, telle qu’elle s’observe maintenant depuis une dizaine ou une quinzaine d’années ? Quels en sont les traits nouveaux les plus significatifs ?

Alain Bauer : En fait, la France ne subit pas de mafia en tant que telle. Des bandes, des gangs en cours de constitution, des « beaux voyous », quelques régioterroristes, des opérateurs du radicalisme islamique, des poseurs de bombe de la droite extrême, sans doute. Mais l’efficacité de la PJ ou de la DST a souvent eu raison de ces organisations assez vite. Quelques «beaux voyous» hantent encore les nostalgies policières, mais, pour l’essentiel, depuis « la guerre des machines a sous » dans le sud-est de la France a la fin des années 1980 et les guerres de succession du « petit Bar »  ou de la «brise de mer» en Corse ou à Marseille dans les années 2000, on n’a guère recensé qu’une assez forte tentative d’implantation de la mafia albano-kosovare entre Paris et Lyon et plus récemment le réseau Hamidovic (qui a placé plusieurs centaines de jeunes fille mineures dans le métro de Paris). Mais la criminalité organisée essaie tout, teste tout, et notamment la capacité de résistance de l’Etat et du système judiciaire.


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