«Le christianisme est incompatible avec le capitalisme et le système-argent», Falk Van Gaver



Entretien : Falk Van Gaver, collaborateur régulier de Krisis, répond aux questions du Comptoir. Dans son récent ouvrage, Christianisme contre capitalisme : L’économie selon Jésus-Christ (qu'il présente comme son dernier livre écrit avant qu'il ait perdu la foi), il prolonge la réflexion sur l’opposition entre l’enseignement du Nouveau Testament et les logiques d’enrichissement et d’accumulation. Selon lui, l’esprit des Évangiles et des Épîtres impose, sans ambiguïté, la sobriété matérielle et la solidarité, ainsi que le rejet de l’argent.

Le Comptoir : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! » affirme l’Évangile de Matthieu (5, 3). Selon vous, cette pauvreté spirituelle doit aussi se traduire en pauvreté matérielle. De même, vous appelez à refuser la richesse et la misère. Le christianisme doit-il se vivre comme une forme de simplicité volontaire ?

Saint Thomas d’AquinFalk Van Gaver : C’est exactement ça – refuser la richesse notamment car elle crée la misère. On pourrait parler de pauvreté choisie, de simplicité volontaire, de sobriété, de frugalité, etc. – ce qui passe de toute façon par une décroissance individuelle et collective. Saint Thomas d’Aquin dit qu’il faut un minimum de confort pour vaquer aux occupations spirituelles – on parle bien d’un minimum, pas d’un maximum ! Tous les chrétiens authentiques, tous les renouveaux chrétiens authentiques, tous les revivals authentiquement évangéliques choisissent la voie de la pauvreté – spirituelle et matérielle, existentielle. C’est un signe qui ne trompe pas – s’il y a argent, enrichissement, il n’y a pas authentique conversion. L’histoire des Églises et des communautés chrétiennes est pleine de ces exemples de conversion radicale au Christ et à son Évangile. Mais aussi, hélas, des exemples massivement contraires – et qui tiennent hélas encore le haut du pavé, hier comme aujourd’hui. Mais un chrétien ne peut tenir le haut du pavé – c’est contraire au christianisme.

Il y a tous les saints et saintes pauvres, ermites, errants, etc. – je pense entre mille et mille autres à saint François d’Assise, saint Benoît Joseph Labre, saint Séraphim de Sarov… Il y a aussi tous les chrétiens hors les murs, les Tolstoï, les Gandhi, les Lanza del Vasto, etc. Toutes les communautés chrétiennes marginales et radicales de l’histoire, anabaptistesdoukhobors, etc. Si tout ce qui est violent, dominant et riche n’est pas chrétien, tout ce qui est non-violent, non-puissant et décroissant est chrétien – même sans le savoir.

Les évangiles et les épîtres appellent clairement au dépouillement matériel. « Il te manque encore une chose : vends tout ce que tu as, distribue- le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis, viens, et suis-moi », explique Jésus a un homme qui lui affirme avoir suivi tous les commandements (Luc 18, 22). Comment expliquer qu’aujourd’hui la majorité des “grandes familles” en France soient catholiques ? Y a-t-il eu une “subversion du christianisme”, c’est-à-dire que « le développement de la société chrétienne et de l’Église a donné naissance à une civilisation, à une culture en tout inverse de ce que nous lisons dans la Bible », comme l’affirmait le théologien protestant Jacques Ellul ?

Falk Van Gaver anarchisme capitalisme argent
Eh oui, il y a loin du christianisme originel au christianisme réellement existant ! Bien sûr qu’il y a eu subversion et même conversion du christianisme au monde, et même inversion du christianisme, et pas seulement concernant l’argent mais aussi son corollaire, le pouvoir – le refus christique du pouvoir mondain inversé en papauté temporelle, la non-violence évangélique en croisades, le dépouillement en dîme, etc. Il suffit de voir l’histoire de l’Église, des Églises même car l’Église catholique n’a pas le monopole de la torsion, distorsion et dilution des Évangiles ! On pourrait d’ailleurs reprendre cette critique “protestante” de Rome-Babylone et l’appliquer aux protestants, aux grandes familles protestantes en France, aux capitalistes américains et mondiaux évangéliques, méthodistes, etc. Nul n’est à l’abri de Mammon et de son adoration !

Ainsi les Églises et confessions chrétiennes reproduisent tout ce et tous ceux que Jésus critique : ç’a été, ce sont et ce seront toujours les pharisiens et les sadducéens, les scribes, les prêtres et les grands-prêtres qui y ont tenu, tiennent et tiendront trônes, chaires, saluts et phylactères. Ce sera toujours comme ça de toute façon, c’est structurel et principiel : prêcher en chaire, trôner, gouverner, dominer, n’est pas christique, n’est pas évangélique, n’est pas chrétien. J’attends quand les “pères”, “pasteurs” et “abbés” du monde entier (bien que Jésus ait défendu à quiconque de se faire appeler “maître”, “père”, “rabbi”, “abba”, etc. sinon Dieu seul) travailleront de leurs mains (je dis bien « de leurs mains ») comme y exhorte saint Paul (« Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas », etc.) ou mendieront au jour le jour comme le Christ et sa suite. Suivre le Christ, c’est s’appauvrir, s’amoindrir, décroître : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » Là où il y a puissance, argent, richesse, confort, le Christ n’y est pas. C’est le trou de l’aiguille où le riche ne passe pas. Impossible d’être sauvé, disent alors les disciples. Mais à Dieu rien d’impossible.

Personne ne peut se dire chrétien s’il n’est pas communiste. Étienne Cabet

Ce qui est sûr, c’est que le christianisme sera toujours, que ce soit individuellement et encore plus collectivement, davantage en réalisation que réalisé – en tension permanente. Il est avant tout critique, krisis, discernement, jugement, révélation, dévoilement, mise à nu des structures de violence, de pouvoir, de domination, etc. (cf. René Girard). D’où son affinité avec l’anarchisme – que releva pour la critiquer le positiviste agnostique et soutien de « L’Église de l’ordre » Charles Maurras (qui sera toujours le maître secret et inavoué des chrétiens conservateurs et des catholiques d’ordre et de tradition) : « Il y a dans l’Évangile un almanach pour former un bon démagogue anarchiste. »Comme lui répondait en quelque sorte Léon Bloy (imam caché des chrétiens insurgés et catholiques incendiaires) : « Les amis de Jésus voient autour d’eux les chrétiens modernes et c’est ainsi qu’ils peuvent concevoir l’enfer. »

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Quand Jésus chassait les marchands du Temple


Vous rappelez que selon le Christ, on ne peut « servir Dieu et Mammon » (Matthieu 6, 24 ; Luc 16, 13). De même, pour Jean, « l’arrogance de l’argent ne procède pas du Père, elle procède du monde » et Paul estime que « la racine de tous les maux est la soif de l’argent » (1 Timothée 6, 10). Quelques siècles plus tard, Charles Péguy constate que « pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles […] ont été refoulées par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. » Faut-il y percevoir un signe de la mort de Dieu ?

Pas du “Dieu Argent” en tout cas ! Bien loin d’être matérialiste, notre époque (la modernité tardive ou terminale, l’ultramodernité, la postmodernité – comme on voudra) est idéaliste et spiritualiste en diable – désincarnée, désincarnante, désincarnationniste. N’en déplaise à ce bon vieux Charles, l’argent est davantage une puissance spirituelle que matérielle. On pourrait même dire que pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances matérielles ont été refoulées par une seule puissance spirituelle qui est la puissance de l’argent. Là où même Dieu a échoué, l’Argent, lui, a réussi – en témoigne la destruction du monde en cours.
Tout le monde le sait depuis Max Weber, l’éthique protestante a quelque chose à voir avec l’esprit du capitalisme – et nombre d’auteurs, de chercheurs, de penseurs, universitaires ou non, ont montré si ce n’est démontré les multiples liens entre chrétienté et modernité, si ce n’est entre christianisme et capitalisme – que ce soit pour les louer ou les déplorer, d’ailleurs. L’abstraction “Dieu” pourrait avoir quelque chose à voir avec l’abstraction “Argent”.
En tout cas, abstraction pour abstraction, le christianisme authentique, la sequela Christi, l’imitatio Christi, est un choix radical de Dieu et un refus tout aussi radical de l’Argent : le christianisme authentique est absolument incompatible avec le capitalisme et le système-argent sous toutes ses formes.

Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît !



Décrivant le mode de vie communautaire des premiers chrétiens, l’évangéliste Luc écrit : « Tous les croyants sont unis et ils mettent en commun tout ce qu’ils ont. Ils vendent leurs propriétés et leurs objets de valeur, ils partagent l’argent entre tous, et chacun reçoit ce qui lui est nécessaire. Chaque jour, d’un seul cœur, ils se réunissent fidèlement dans le temple. Ils partagent le pain dans leurs maisons, ils mangent leur nourriture avec joie et avec un cœur simple » (Acte des apôtres 2, 43-46). Cette description ressemble énormément à celle que fait Karl Marx du communisme dans La critique du programme de Gotha, qu’il résume par la formule : « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». La racine du communisme est-elle finalement chrétienne ?

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Étienne Cabet, qui a été le premier à se dire “communiste” dès 1840, fondateur de la colonie d’Icarie (1847-1895), communauté communiste chrétienne installée au Texas, écrivait en 1846 dans Le vrai christianisme selon Jésus-Christ : « Personne ne peut se dire chrétien s’il n’est pas communiste. »

Le communisme, c’est-à-dire le partage des biens, au sens de la mise en commun des biens, est pour le chrétien authentique, en tout cas dans le christianisme originel, une obligation (mais pas une contrainte). Après, il ne faut pas faire de Jésus un socialiste, un communiste, un révolutionnaire social, politique, économique, etc., un Che Guevara juif palestinien… S’il y a “socialisme chrétien” ou “communisme chrétien”, c’est par surcroît, ce n’est pas le but, mais le moyen et l’effet d’une exigence avant tout spirituelle-existentielle : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît ! » Les chrétiens ne sont pas des “christianistes” (ni des socialistes ni des communistes) mais des “christiens”, des “christiques”, des “christs”, d’autres “christs” (comme saint François d’Assise l’alter Christus). Le communisme, c’est le surcroît de la recherche du royaume de Dieu et de sa justice !
On rappelle parfois le communisme apostolique pour en vanter l’esprit tout en concluant immédiatement et préventivement à son impossibilité actuelle, réelle, etc. (rien n’épouvante davantage les chrétiens que cette perspective du communisme chrétien primitif) mais on oublie l’histoire terrible d’Ananie et Saphire tués sur place par Dieu ou Pierre, on ne sait pas trop, en tout cas pour n’avoir secrètement pas appliqué ce partage intégral des biens. Je le cite in extenso, car il est vraiment trop souvent mis de côté : « Un homme du nom d’Ananie, avec son épouse Saphira, vendit une propriété ; il détourna pour lui une partie du montant de la vente, de connivence avec sa femme, et il apporta le reste pour le déposer aux pieds des Apôtres. Pierre lui dit : “Ananie, comment se fait-il que Satan a envahi ton cœur, pour que tu mentes à l’Esprit, l’Esprit Saint, et que tu détournes pour toi une partie du montant du domaine ? Tant que tu le possédais, il était bien à toi, et après la vente, tu pouvais disposer de la somme, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi ce projet a-t-il germé dans ton cœur ? Tu n’as pas menti aux hommes, mais à Dieu.” En entendant ces paroles, Ananie tomba, et il expira. Une grande crainte saisit tous ceux qui apprenaient la nouvelle. Les jeunes gens se levèrent, enveloppèrent le corps, et ils l’emportèrent pour l’enterrer. Il se passa environ trois heures, puis sa femme entra sans savoir ce qui était arrivé. Pierre l’interpella : “Dis-moi : le domaine, c’est bien à ce prix-là que vous l’avez cédé ? » Elle dit : « Oui, c’est à ce prix-là. » Pierre reprit : « Pourquoi cet accord entre vous pour mettre à l’épreuve l’Esprit du Seigneur ? Voici que sont à la porte les pas de ceux qui ont enterré ton mari ; ils vont t’emporter !” Aussitôt, elle tomba à ses pieds, et elle expira. Les jeunes gens, qui rentraient, la trouvèrent morte, et ils l’emportèrent pour l’enterrer auprès de son mari. Une grande crainte saisit toute l’Église et tous ceux qui apprenaient cette nouvelle. » (Actes des Apôtres 5 : 1-11)

La convergence fondamentale du christianisme et de l’anarchisme, c’est la critique radicale de tout pouvoir, la mise à bas de toute puissance, trône, domination.

Voilà. On en fera l’exégèse qu’on voudra, ou pourra, mais on ne peut pas tellement dire que ça aille dans le sens de la propriété privée, du capitalisme, ou de l’atténuation du communisme apostolique qui, s’il est volontaire, n’en est pas moins obligatoire. En tout cas, on ne peut pas l’écarter du revers de la main comme une forme datée d’organisation de l’Église ou une simple exigence morale, “spirituelle” (entendue comme non concrète, non pratique, non réelle, non matérielle…) – et pourtant c’est ce que tout le monde fait.


Vous vous revendiquez de l’anarchisme chrétien. Or l’anarchisme a souvent rimé avec la vieille formule de Blanqui “ni Dieu, ni maître” et avec un athéisme très virulent. On se souvient qu’en 1987, Jacques Ellul, également anarchiste chrétien expliquait que Guy Debord, avec qui il avait des rapports amicaux, avait refusé qu’il intègre l’Internationale situationniste en raison de sa foi. Une convergence est-elle aujourd’hui encore possible entre anarchisme chrétien et anarchisme athée ?

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Il me semble que oui, d’autant plus qu’ayant perdu la foi, je suis aujourd’hui, au sens strict, athée, a-thée, sans dieu. La virulence vient aujourd’hui et hier plus souvent des athées que des croyants, il est vrai. Mais il ne faut pas oublier les siècles d’oppression religieuse, de chasse aux athées, hérétiques, mécréants et autres libertins dans les chrétientés médiévales et surtout modernes – comme dans la plupart des sociétés religieuses de l’histoire hier et aujourd’hui. Les athées (révolutionnaires, républicains, laïcs, francs-maçons, anarchistes, communistes…) n’ont pas eu le monopole de la violence (anti)religieuse – les croyants de toutes religions, chrétiennes comprises, même officiellement non-violentes comme le bouddhisme (originel), l’ont montré, le montrent et le montreront encore – hélas ! Le christianisme lui-même a été persécuté par l’Empire romain comme athéisme, puisqu’il refusait de sacrifier quelques grains d’encens devant la statuette de l’empereur. Accusation à laquelle saint Justin de Naplouse, premier philosophe chrétien, premier philosophe converti au christianisme, répondra : « Nous sommes les athées de tous les faux dieux.' »Dénoncé publiquement par le philosophe cynique Crescens, Justin sera fouetté et décapité à Rome sur ordre du préfet de la ville, le philosophe stoïcien Junius Rusticus, dont le disciple et ami n’est autre que l’empereur philosophe Marc Aurèle… (lequel ne pensait en rien être dieu, mais homme, comme en témoignent ses Pensées pour moi-même…)

En tout cas, la convergence fondamentale du christianisme et de l’anarchisme, c’est la critique radicale de tout pouvoir, la mise à bas de toute puissance, trône, domination !


Vous défendez l’écologie intégrale, que vous définissez comme « une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle ». Or, l’écologie humaine est un concept purement catholique, qui rebute nombre d’athées. Comment convertir les non-croyants à cette forme d’écologie ? L’écologie intégrale ne se condamne-t-elle pas à demeurer marginale ?

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L’écologie intégrale est un concept né en contexte chrétien mais destiné à le déborder. Lorsque j’ai forgé publiquement ce concept en 2006-2007 dans le cadre de mon engagement spirituel, intellectuel et existentiel chrétien dans l’Église catholique, bien avant qu’il ne soit repris (sans toujours le savoir) par d’autres écologistes chrétiens comme le théologien Fabien Revol, ou encore Gaultier Bès de Berc et l’équipe de Limite, et bien avant que le pape François n’en fasse la doctrine officielle de l’Eglise en l’intégrant au magistère catholique avec l’encyclique Laudato Si’, j’ignorais que le théologien de la libération et ex-prêtre catholique Leonardo Boff avait utilisé cette expression quelques années auparavant. Comme quoi, c’était dans l’air du temps !

En tout cas, une écologie intégrale n’a pas vocation à être confessionnelle, de même que le concept tout à fait logique d’écologie humaine n’est pas la propriété ni l’otage des catholiques. Une écologie humaine, c’est tout simplement l’écologie de l’humain, ce n’est pas forcément la doctrine bioéthique catholique – même s’il y a des points de convergence ! (sur la critique et le refus de la reproduction artificielle de l’humain – DPN, PMA, GPA, etc. – et  de son eugénisme concomitant, corollaire inévitable, logique, nécessaire…). De même que la plate-forme commune de l’écologie profonde proposée par Aldo Leopold à partir de 1973 lorsqu’il a forgé l’expression deep ecology, l’écologie intégrale (et l’écologie humaine qui en fait partie) a pour vocation d’être à la fois radicale (allant aux racines) et fondamentales mais en même temps plurielle et plurale dans ses motifs et ses motivations – notamment ses motivations et dimensions spirituelles qui ne sont pas forcément chrétiennes ni même forcément religieuses. Les catholiques n’ont pas le monopole de l’écologie humaine ni l’apanage de l’écologie intégrale – le pape l’a bien rappelé dès le début de son encyclique, c’est l’affaire de tous, c’est une écologie pour tous !
Source de l'entretien : Le Comptoir

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