La crise française, Pierre Manent

Pierre Manent crise française

Entretien : Né en 1949 à Toulouse. Philosophe, professeur de philosophie politique, directeur d’études à l’EHESS, normalien et agrégé de philosophie, ancien assistant de Raymond Aron au Collège de France, Pierre Manent a été en 1978 le co-fondateur de la revue Commentaire.



Thibault Isabel : La France traverse certainement la période la plus troublée qu’elle ait connue depuis la libération. Cette crise à la fois économique, terroriste et culturelle plonge les citoyens du pays dans un état de doute considérable, qui menace jusqu’à la cohésion nationale. Notre sentiment collectif de déréliction découle-t-il néanmoins réellement des diverses «crises» auxquelles nous sommes actuellement confrontés? Le nihilisme contemporain, l’individualisme et le désinvestis­sement citoyen ne couvent-ils pas en réalité depuis longtemps? Quelles en seraient dès lors les causes profondes?


Pierre Manent : II me semble que la vague scélérate, comme disent les surfers, qui menace de nous emporter est le résultat combiné de vagues courtes, moyennes et longues qui joignent leurs forces dissociatrices en ce début de siècle. Vagues longues: le mouvement démocratique tant scruté par Tocqueville, comme mouvement d’égalisation et de séparation des individus réduits à leurs droits. Vagues moyennes: le mouvement de dénationalisation concrétisé par la «construction de l’Europe», qui prive notre démocratie politique de son «corps» naturel. Vagues courtes: on a l’embarras du choix, entre l’autodestruction constitutionnelle de la Ve République par la cohabitation, le quinquennat, les primaires, bref le vrai «coup d’État permanent», l’immigration musulmane en lien avec la décomposition politique et sociale du monde arabo-musulman, etc. J’aurais pu et dû mentionner le trou d’air que constitue l’abrupt retrait de puissance des États-Unis juste après ce qui avait semblé l’installation de l’Empire américain. Je pourrais continuer la liste. En tout cas, le résultat de ces développements, c’est l’effacement de toutes les références collectives, de toutes les légitimités collectives, de tous les affects collectifs, de sorte que reste maître du terrain cette étrange créature qu’est «l’individu titulaire de droits», qui à toute demande collective peut opposer victorieusement sa revendication quelle qu’elle soit sans avoir à fournir la moindre raison. Son désir ou sa volonté valent par eux-mêmes, et sont la seule chose qui vaille dans ce monde ou dans l’autre. Bref, il règne au nom du rien qu’il est. Le terme de «nihilisme» est le terme le plus propre pour caractériser la disposition qui triomphe aujourd’hui.






Thibault Isabel : Dans quelle mesure le patriotisme ou le sentiment national peuvent-ils constituer un remède à notre mal? Par quels moyens concrets reconsolider le tissu citoyen: par le retour du service militaire, l’amour du drapeau, la Marseillaise, etc.? Ce genre de culte patriotique est-il encore compatible avec les modes de vie et les mentalités modernes, qui semblent plus propices au désengagement?


Pierre Manent : Je crois en tout cas que notre avenir sera d’abord déterminé par nos réponses à ces questions. La nation a été le cadre principal du développement européen, de ses grandeurs comme de ses misères. Elle a été le corps de toutes nos âmes, si j’ose dire. Il est très difficile d’évaluer exactement l’état de la nation en général en Europe, comme d’une nation en particulier.

Où en est la France? Si l’on s’en tient au registre des sentiments, les Français restent dans l’ensemble «attachés à la France». Mais qu’est-ce que cela veut dire? Institutions ou familles, ils ont abandonné leur langue, et se sont pris d’une passion niaise pour l’anglais, ou plutôt pour l’américain d’aéroport ou de rapport de l’OCDE. Le vocabulaire des présidents de la République française a subi une atrophie brutale depuis au moins dix ans. Multipliant les substantifs abstraits, ils ignorent les verbes comme la phrase construite, car ils ignorent la persuasion qui conduit à l’action. Ils envoient seulement des «signaux». Ils pourraient aussi bien hisser des fanions de couleur. 

Le souci de l’indépendance nationale qui avait été le ressort de la Résistance et de la reconstruction comme le thème directeur de la Ve République est devenu également inintelligible aux gouvernants comme aux gouvernés. Il est entendu pour tous que nous sommes devenus spectateurs de ce qui se passe dans le monde et chez nous.

Bien sûr, nous sommes frustrés et mécontents de cette situation, nous en voulons à nos gouvernants et nous sommes mécontents de nous-mêmes, mais jusqu’à présent cela ne nous a pas conduits à des démarches effectives pour recouvrer une certaine indépendance, qu’il s’agisse des moyens logistiques de notre armée, de l’organisation de l’islam de France ou des relations avec les institutions européennes. Depuis combien de temps n’avons-nous pas pris une décision «pour la France»? L’avenir de notre nation repose sur notre capacité à prendre quelques grandes décisions politiques pour son indépendance et son intégrité dans les années qui viennent.

Thibault Isabel : Les diverses crises que nous avons évoquées entretiennent sans doute l’anomie des populations, ou tout du moins leur désespoir, mais elles semblent favoriser dans le même temps des réflexes de repli sur soi communautaire, identitaire et national : face à l’isolement moderne et au manque de liens, on tente de renforcer la vie collective, par compensation. Ces «modes de défense» face à la crise sont-ils ou non pathologiques à vos yeux?

Pierre Manent : Comme notre sentiment national est essentiellement malheureux, il est essentiellement défensif. Nous nous crispons. Nous n’avons plus confiance en nous-mêmes, nous supposons que «les autres» sont plus forts que nous, et que nous sommes destinés à être les dindons de la farce mondialiste. La crainte et la défiance qui nous dominent ne promettent pas les décisions courageuses et les actions ambitieuses dont nous avons le plus urgent besoin.

Ces sentiments négatifs ne sont pas nécessairement «pathologiques», ils ont même quelque chose de sain dans la mesure où nous avons en effet des raisons sérieuses de craindre et d’être inquiets. C’est au gouvernement et à ceux qui sont influents dans l’opinion de transformer cette crainte en désir de «faire quelque chose» et notre pusillanimité en audace et en ambition. Si ces dispositions découragées sont laissées à elles-mêmes, elles deviendront nécessairement toxiques. 

Un exemple, celui de l’immigration. Depuis trente ans, les gouvernements n’ont rien fait de sérieux pour la maîtriser. Ils ont laissé monter l’inquiétude puis l’exaspération du pays, ne lui répondant que par des quarts de mesures ou alors par des leçons de morale universelle. Aujourd’hui, à Calais ou ailleurs, ils déclarent bien souvent leur impuissance et placent les municipalités du pays devant l’obligation de résoudre elles-mêmes le problème que l’État a laissé empirer et s’envenimer. Ils forcent ainsi les citoyens à montrer des sentiments déplaisants, voire odieux, et d’abord à les éprouver. Qu’est-ce qu’un gouvernement qui leur dit: je n’y arrive pas, j’ai tout essayé, alors je mets le problème devant votre porte, débrouillez-vous! En abandonnant leurs responsabilités élémentaires, les gouvernements successifs ont contribué décisivement à la démoralisation et bientôt à la brutalisation de ce pays. 



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Extrait d'un colloque (avril 2014)



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