Le malaise est dans l'homme : psychopathologie et souffrances psychiques de l'homme moderne, Thibault Isabel

malaise homme modernitéRecension : L’homme est-il fait pour être heureux ? Sans doute aimerait-il l’être, assurément. Mais le bonheur est un idéal abstrait, qu’il est bien difficile de définir positivement, et qu’il est moins facile encore de réaliser concrètement dans sa vie. Il y a tout lieu de penser que, depuis la nuit des temps, chaque membre de notre espèce connaît épisodiquement des moments de déprime ; le mal-être, le flou identitaire et la douleur d’exister font jusqu’à un certain point partie intégrante de notre condition. Mais il y a tout lieu de penser aussi que certaines époques sont plus que d’autres touchées par le malaise intérieur. Depuis le tournant des années 1830 et l’entrée brutale dans la révolution industrielle, l’Occident semble ainsi submergé par une vague plus ou moins généralisée de « spleen», que les auteurs romantiques qualifiaient avec optmisme de « mal du siècle », sans savoir que nous l’éprouverions encore près de deux cents ans après eux… Notre art s’en est largement fait l’écho, mais aussi nos magazines, nos reportages télévisés et nos conversations. La «dépression» est partout, superficiellement soignée par les traitements pharmacologiques à la mode, comme une rustine apposée sur un navire en voie de perdition.

Le «mal du siècle» romantique n’était-il pas en somme plutôt un mal naissant de la modernité ? C’est en un sens à cette question que tente de répondre Pierre Le Vigan, lorsqu’il établit un tableau psychologique et culturel remarquable de la souffrance psychique, telle qu’elle a pu être conçue par le passé, depuis l’Antiquité, mais aussi telle qu’elle se manifeste aujourd’hui, dans une mosaïque pléthorique de manifestations.

La souffrance est de tous les siècles, mais elle varie cependant d’une période à l’autre, dans sa nature et ses modes d’expression autant que dans son intensité. Certaines sociétés sont plus ou moins propices à l’éclosion du malaise, et lui donnent des formes plus ou moins spectaculaires et graves. Peut-être la dépression mineure mais banalisée est-elle d’une certaine manière une maladie des pays riches, le prix à payer existentiel pour un surcroît de confort matériel. Hyppolite Taine et Paul Bourget, en France, s’en faisaient déjà les témoins au XIXe siècle, tout comme Emile Durkheim, au tournant du XXe. Un peu plus tard, en 1935, Thierry Maulnier titrait un de ses livres les plus célèbres «La crise est dans l’homme», pour rappeler que les crises de l’économie ne sont pas en premier lieu responsables des déséquilibres de l’humeur et des difficultés relationnelles, dans nos nations «développées », parce que ces phénomènes tiennent d’abord à une perversion des sociétés et, partant, à une perversion de l’humain. Plus récemment, la thèse d’un mal-être inhérent à l’homme moderne, ou du moins accentué par les conditions modernes de vie, a été repris, en France, avec des sensibilités diverses, par des auteurs tels que Marcel Gauchet, Gilles Lipovestky ou Alain Ehrenberg, voire encore à l’étranger par Christopher Lasch ou Daniel Bell. C’est dans cette tradition d’écriture que se situe Pierre Le Vigan, avec les convictions, les orientations et les analyses qui lui sont propres.»

Le malaise est dans l'homme : psychopathologie et souffrances psychiques de l'homme moderne (préf. Thibault Isabel), Avatar, 2011, en vente sur Krisis Diffusion

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