Plaidoyer pour le dialogue: Réponse à Eric Fassin, Thibault Isabel


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Après la sortie du numéro de Krisis intitulé «Sexe(s)/Genre(s)s?», Eric Fassin a réagi avec une série de tweets réprobateurs et indignés. Le sociologue français, professeur à Paris 8, spécialiste des questions raciales et sexuelles, a déclaré sur un ton sarcastique: «"Krisis n’est ni de droite, ni de gauche." La preuve? La revue d’Alain de Benoist publie le marxiste Maurice Godelier… Publier Maurice Godelier permet à la revue Krisis d’aller jusqu’à affirmer que "l’intelligence n’a pas de couleur politique".»

Soyons clair, Eric Fassin n’incrimine pas ici le contenu du texte de Godelier. Il reproche simplement à l’auteur (qui compte certainement parmi les plus grands anthropologues mondiaux aujourd’hui) d’apporter une sorte de caution morale à la revue Krisis en apparaissant à son sommaire. Fassin aurait pu préciser que Godelier rejoignait ainsi une liste assez longue d’auteurs prestigieux de tous les bords: Michel Maffesoli, Jacques Julliard, Boris Cyrulnik, André Comte-Sponville, Régis Debray, Raphaël Liogier, Jean-Luc Mélenchon, Alain Bauer, Emile Poulat, etc.

La critique de Fassin n’a en elle-même aucun sens. D’abord, Krisis n’est pas une revue doctrinale, mais une revue de débats. Certes, on ne parle jamais de nulle part; chaque numéro tend dans une direction ou une autre, ne serait-ce que par les choix éditoriaux, de sorte qu’un «fil rouge» se dégage aux yeux du lecteur. Mais la revue ne propose jamais un point de vue monolithique; elle fait plutôt appel à un panel d’auteurs aux approches contradictoires. Il y a quelques années, Krisis avait consacré un numéro à la sexualité, sur un ton libertin dénué de toute pudibonderie: Christine Boutin apportait-elle une caution morale au numéro en acceptant d’y participer? Elle apparaissait de toute évidence comme une contradictrice dans un dossier qui portait un regard fort peu catholique sur la chair et le sexe…

En outre, Krisis n’est pas une revue politique. Si elle n’est «ni de droite ni de gauche», c’est aussi tout simplement qu’elle n’a pas vocation à se positionner sur un axe qui ne la concerne pas. Les numéros portant sur des thèmes strictement politiques sont rares, et maintiennent le principe de la contradiction et du pluralisme des idées. La revue ne se donne pas pour but de défendre une cause ou un parti, mais de réfléchir et de dialoguer. L’immense diversité d’opinions de ses collaborateurs en témoigne. En interne, ses responsables éditoriaux sont eux-mêmes loin d’avoir toujours les mêmes idées. Cela ne les empêche pas de travailler ensemble, puisqu’ils ont le même objectif: penser.

Ce que Fassin trouve au fond inacceptable, c’est que la revue s’inscrive dans un esprit de dialogue. Krisis le revendique et en fait son principe fondateur: la revue croit aux vertus de l’échange. Mieux vaut lire un auteur, le comprendre et s’enrichir de sa pensée (même si on en désapprouve l’orientation) que de le réduire au silence. Nous vivons aujourd’hui dans une société clivée, où les gens n’arrivent même plus à se parler: ils se lancent des anathèmes! L’exclusion est de tous les bords, à gauche comme à droite. Chacun ne pense qu’en fréquentant sa propre chapelle, dans un perpétuel entre-soi. Eric Fassin a-t-il seulement lu le moindre numéro de Krisis? Sait-il de quoi il parle lorsqu’il vilipende la revue? A-t-il peur d’être contaminé par une publication nauséabonde et dangereuse, où il trouverait en effet une incorrigible curiosité intellectuelle, couplée à un insupportable goût pour la contradiction?

Le plus étrange, dans toute cette polémique, demeure que les idées exprimées par Maurice Godelier à travers son article s’inscrivent tout à fait dans l’esprit général du numéro. Lui-même ne partage certainement pas l’opinion de tous les autres auteurs du dossier, qui ont souvent leur propre point de vue; le jugement intérieur de Godelier sur Krisis est peut-être même en outre défavorable ou indifférent. Mais un lecteur honnête ne peut pas refermer le numéro en se disant que ce brillant anthropologue y jouait le rôle d’un simple contradicteur, voire plus injurieusement d’un épouvantail ou d’un faire-valoir, au milieu d’intervenants qui lui auraient été hostiles. C’est même sans doute exactement l’inverse! Les idées remarquables de Maurice Godelier méritent incontestablement d’être lues et méditées.

Il est difficile de comprendre pourquoi une revue promouvrait des idées qu’elle exècre en réalité. Krisis existe depuis près de trente ans. Lorsqu’elle publie un auteur, ce n’est pas pour en tirer une caution morale, ou une respectabilité dont elle se moque, mais parce qu’elle croit à la valeur des idées exprimées (ou tout du moins parfois parce qu’elle trouve nécessaire de s’y confronter en bonne intelligence).

Notre pays traverse une crise sociétale qui reste sans précédent à l’époque moderne; et l’atmosphère ambiante n’a plus été aussi tendue depuis des décennies. Nous devons réapprendre à dialoguer, et aussi à penser. C’est une chose qu’on doit faire à plusieurs. L’heure n’est pas au renforcement de ce qui clive et de ce qui oppose, mais à la recherche d’une nouvelle communauté d’horizon, dans le respect des singularités de chacun. A son modeste niveau, Krisis espère y contribuer.



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