Qu'est-ce que la laïcité? Emile Poulat (2/2). Krisis : Religion?

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Article : La loi du 9 décembre 1905 « concernant la séparation des Eglises et de l’Etat » (selon l’intitulé voulu par les sénateurs), dont le centenaire a été largement commémoré, traite ainsi de l’exercice public du culte, du budget public des cultes, des associations pour l’exercice public du culte, de la police à l’intérieur des édifices du culte. Elle ignore les mots « séparation », « Eglise », « laïcité ». Il en va de même des lois subséquentes.




Il faudra attendre la IVe République (1946) et la Ve République (1958) pour que celles-ci se déclarent constitutionnellement « laïques », sans que soit défini en quel sens le mot est pris, et sans qu’apparaisse jamais le mot laïcité. Maurice Schumann, au nom du groupe démocrate-chrétien, se référera à une déclaration des cardinaux et archevêques de France (décembre 1945), distinguant deux sens acceptables et deux sens inacceptables. Etienne Fajon, au nom du groupe communiste, montrera qu’il pensait d’abord à la laïcité de l’école.

De fait, pendant longtemps, plus que la liberté de culte, c’est l’école primaire publique qui est apparue comme le haut lieu, l’emblème et l’enjeu de la laïcité. Il convient donc d’y regarder de plus près. En fait, les lois scolaires Ferry-Goblet ont été une première séparation : entre l’Eglise catholique et l’école publique. Elles n’ont pourtant pas marqué un retour à l’ancien monopole : elles ont maintenu le principe de la liberté d’enseignement acquise pour le primaire depuis 1833 (loi Guizot). C’est d’elles que date la rivalité – la « guerre » – des deux écoles, résolue ou réduite par la loi Debré de 1959, associant par contrat les établissements privés qui le souhaiteront au service public de l’éducation nationale.

Un slogan trop facile a résumé ces lois scolaires : « l’école laïque, gratuite et obligatoire ». En réalité, ce qui est obligatoire, ce n’est pas l’école, mais l’instruction qui peut être donnée à domicile par un précepteur ; c’est moins encore l’école publique ou l’école laïque puisque celle-ci voisine avec l’école privée. Ce qui est gratuit, c’est l’école communale et non l’instruction primaire (les petites classes des lycées étaient payantes). Ce qui est laïque, c’est l’école publique – enseignants et enseignements –, et elle seule, ouverte à tous les enfants, quelles que soient les convictions de leur famille qu’elle doit respecter, contrastant ainsi avec les écoles confessionnelles qui, jusqu’à la loi Debré, n’accueillirent que les enfants des familles désireuses pour eux d’une éducation catholique.

On voit ici se profiler une claire notion de la laïcité : un lieu qui n’exclut personne en raison de ses « opinions » et qui oblige donc d’une part tous ceux qui y trouvent place à respecter celles d’autrui, d’autre part ceux qui en assument la responsabilité à un devoir de réserve sur leurs convictions personnelles, en un siècle où le modèle catholique ne pouvait être la règle qu’en méconnaissant les dispositions d’une partie de la population. On se trouve ainsi devant une première définition de notre laïcité : la cohabitation des esprits dans l’école de la République et à l’école de leur diversité.

Force est alors de s’interroger sur la genèse de cette diversité dans un pays d’unanimité catholique. Elle s’est opérée en trois étapes décisives :

1. Au XVIe siècle, les guerres de religion entre protestants et catholiques ont favorisé l’apparition d’un tiers parti, les Politiques, pour qui la paix civile passe par le désarmement des factions religieuses. Nous sommes à une source majeure de notre laïcité : la pacification des esprits par le droit, l’institution d’un régime juridique de régulation et d’arbitrage des conflits internes de société.

2. Au XVIIIe siècle, au terme d’une germination de plusieurs siècles, on assiste à la percée et la montée des Lumières, seconde source majeure de notre laïcité : l’émancipation des esprits par la raison.

3. En 1789, bien avant que n’apparaissent l’idée et le mot de « laïcité », la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen énonce en son article 10 : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses. » Ici s’exprime pour la première fois la reconnaissance de la liberté publique de conscience pour tous, c’est-à-dire, pour chacun, de manifestation publique de ses convictions.

On peut en effet débattre sur les sources de cette Déclaration et la part qui revient à chacun. Le fait est qu’elle a été adoptée par une Assemblée massivement catholique et alors que le catholicisme était encore la religion du Royaume. C’est sans doute le signe trop souvent étouffé que la diversité est déjà installée au cœur du catholicisme français : en gros gallicans ou jansénistes, bientôt libéraux et ultramontains. Une tendance lourde qui fera son chemin, et qui conduira Jules Ferry à écrire, un siècle plus tard : « Je ne dois pas oublier que je suis l’élu républicain d’un département [les Vosges] qui tient à ses processions et à ses reposoirs. » Les lois scolaires seront votées par des parlementaires dont beaucoup avaient reçu l’empreinte d’une éducation religieuse.

Krisis revue pluraliste de débats et d'idéesNous passons ainsi d’une définition logique et substantielle – une entité, un camp, affrontés à l’adversaire – à une représentation structurelle et dialectique. Ni la catholicité, ni la laïcité ne se laissent observer isolément : leur couple est inséparable. « Nous sommes tous chrétiens », disait Sartre, qui ne l’était pas, mais qui mesurait la prégnance de siècles de culture chrétienne sur son intelligence et sa sensibilité. « Nous sommes tous athées », pouvaient dire les croyants dont aucun n’échappe au processus historique de la laïcisation. « Quand nous disons : nous, catholiques, nous cessons d’être catholiques », observait Étienne Gilson. « Quand nous disons : nous, laïques, nous cessons d’être laïques », aurait-il pu ajouter. Embarras du langage : la catholicité à vocation universelle était exclusive ; la laïcité inclusive par définition ne peut se restreindre à ses protagonistes.

La difficulté naîtra du principe posé par l’abbé Grégoire en 1790 : « Tout aux Juifs comme citoyens, rien aux Juifs comme nation. » Pareillement, la laïcité incluait les catholiques, mais elle excluait l’Eglise. Une séparation inacceptable pour l’Eglise, acceptée par une partie des catholiques français, rejetée par tous ceux qui se mobilisent à son service et pour sa défense. Le mot-clé sera alors cléricalisme, l’ennemi à abattre, avec une cible précise, le concordat de 1801, fondement du système dit des cultes reconnus qui les érigeait en service public avec un statut de droit public. La loi du 9 décembre 1905 y mettra fin, offrant aux Eglises une liberté qu’elles n’avaient jamais connue en France et, légalement, un statut associatif de droit privé. C’était là une loi libérale votée dans un climat de violence polémique qui permettra, par étapes, la mise en place d’un régime libéral aujourd’hui jugé globalement satisfaisant par l’ensemble des parties.

On se retrouve donc dans une situation paradoxale : sous la IVe et la Ve Républiques, c’est la question scolaire qui entretient la flamme de la laïcité, alors que la laïcité ne s’épuise pas, loin s’en faut, dans la question scolaire. De quoi s’agissait-il ? On s’aperçut alors que notre régime de laïcité, c’était l’air du temps que nous respirions tous sans nous soucier de sa composition. Le coup de gong fut donné en 1960 par un colloque universitaire à Nice, La laïcité. L’effort le plus soutenu fut fourni depuis 1980 par la Ligue de l’enseignement. On parle alors beaucoup de laïcité ouverte, plurielle, positive…

Ce dernier adjectif a été repris, sans lien avec cette réflexion, par Nicolas Sarkozy dans son discours du Latran, le 20 décembre 2007. Il a été généralement entendu par opposition à une laïcité négative, écho des vieux conflits. Ce n’est pas le seul sens possible : il suffit d’évoquer ici théologie positive par opposition à théologie spéculative, ou droit positif par opposition à droit naturel. En ce sens, la laïcité positive, c’est le régime laïque qui nous gouverne tous2 par opposition à la conception laïque que chacun est en droit de cultiver.

Cette laïcité qui nous régit tous quoi que nous pensions d’elle est une réalité aussi complexe que la vie sociale. Elle a son cœur dans l’article 10 de la Déclaration de 1789 : la liberté publique de conscience pour tous et pour chacun. Elle a été le nœud gordien d’un long conflit avec l’Eglise catholique que le pape Pie XI a commencé de dénouer en distinguant libre examen et liberté des consciences (libertas conscientiarum), ce sanctuaire inviolable.

Entre la laïcité de l’Etat, qui est ancienne, et la laïcité de l’école, qui est récente, s’étend l’immense espace des libertés publiques ouvert à tous et à toutes, lieu laïque par excellence et, désormais, lieu naturel pour l’Eglise, où elle doit vivre et penser, quoi qu’elle puisse en penser sans se déjuger. En schématisant beaucoup, nous sommes passés d’une civilisation de l’autorité à une civilisation de la liberté. Eglise de France, si tu n’es plus reconnue publiquement, que fais-tu de cette liberté qui t’est publiquement reconnue, sans considération, d’ailleurs, pour celle que tu revendiques ?


Extrait du texte intitulé "Laïcité, qu’est-ce à dire ?" d'Emile Poulat, publié dans le numéro 37 de la revue Krisis.


Emile Poulat. Né en 1920 et mort le 22 décembre 2014 à l'âge de 94 ans. Historien et sociologue. Directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, membre fondateur du Groupe de sociologie des religions, membre des comités de direction ou de rédaction de plusieurs revues, dont Politica hermetica, il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages concernant principalement le conflit entre culture catholique et culture moderne dans l’histoire du catholicisme contemporain. C’est également un des plus éminents spécialistes français du problème de la laïcité. Parmi ses dernières publications : Scruterla loi de 1905. La République française et la religion (Fayard, Paris 2010), La séparation et les églises de l’Ouest (L’Harmattan, Paris 2006), La question religieuse et ses turbulences au XXe siècle (Berg International, Paris 2005), Le christianisme à contre-histoire (Ed. du Rocher, Monaco 2003) et Notre laïcité publique (Berg International, Paris 2003).


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