Soutien à Michel Onfray, Thibault Isabel

Michel Onfray

Article : La vie médiatique française se résume désormais à d’insipides et lamentables polémiques. La dernière en date concerne Michel Onfray et Alain de Benoist. Manuel Valls reproche à Onfray de préférer Benoist à BHL, alors qu’Onfray, dans son interview accordée au Point du 26 février, se contentait en réalité de dire qu’il préférait « une analyse juste d’Alain de Benoist à une analyse injuste de Minc, BHL ou Attali », ce qui semble pourtant très anodin et plein de bon sens. L’idée d’Onfray n’était pas à proprement parler de glorifier Alain de Benoist, mais plutôt de rappeler qu’un philosophe ne doit pas penser en se souciant des étiquettes : la vérité compte davantage que les catégories étroites du prêt-à-penser. Par incidence, Onfray soulignait aussi qu’on peut être « à gauche », aujourd’hui, sans plus avoir grand-chose d’un homme de gauche, de même qu’on peut être « à droite » sans plus ressembler tout à fait à la vieille droite traditionnelle. Et, de ce point de vue, Valls a eu raison de se sentir visé, lui qui, tout en se prétendant de gauche, ressemble de plus en plus ostensiblement à un homme de droite…

Onfray et Benoist se distinguent sur bien des points. Ils n’ont pas les mêmes opinions, en matière de politique étrangère notamment. Sur le plan intérieur, en revanche, ils se rejoignent volontiers, à travers leur critique radicale du libéralisme et la promotion d’un socialisme alternatif (non marxiste). Sans que leurs idées soient toujours parfaitement conciliables, on décèle entre eux une inspiration commune, qui doit beaucoup à l’influence de Nietzsche sur le façonnement de leur pensée, sans parler d’un intérêt partagé pour la pensée anarchiste, en un sens libertaire chez Onfray et proudhono-sorélien chez Benoist.

Mais là où les deux hommes se rejoignent vraiment, comme beaucoup d’autres intellectuels à vrai dire, c’est dans le fait qu’ils sont encore l’un et l’autre des intellectuels sérieux, dans un monde médiatique de plus en plus abject et affligeant, où l’on guette le moindre « dérapage » verbal au lieu de s’interroger sur le fond des idées. La vérité la plus désespérante dans toute cette affaire, comme Onfray ne cesse de le répéter, c’est qu’à peu près tous ceux qui jettent aujourd’hui des anathèmes n’ont jamais lu Alain de Benoist, qu’il s’agisse des journalistes bien-pensants des grands médias d’information ou du Premier ministre lui-même. On est loin désormais du temps où les gens de presse et les hommes d’Etat étaient vraiment cultivés. Tout est vu à travers le plus petit bout de la lorgnette, dans un sens dérisoire et mesquin.

La crise de la culture et le déclin de l’intelligence aboutissent à un recul certain des grands débats d’idées. Les derniers échanges publics stimulants que nous ayons connus en France semblent maintenant lointains, et les éclats de voix qui agitent encore régulièrement l’opinion n’ont en tout cas pas le moindre intérêt philosophique. Cette situation conduit à la marginalisation de fait de tous les intellectuels sérieux, qu’ils soient sulfureux ou non. Même les intellectuels autrefois proches de l’idéologie dominante sont donc moins portés à profiter d’une situation de force qu’ils ont perdue. Pour être réellement en odeur de sainteté aujourd’hui, il faut à vrai dire cesser d’être un intellectuel.
Onfray et Benoist ont en commun, avec d’autres, quel que soit leur bord politique, leurs divergences et leurs convergences, de refuser cet état de fait. C’est le véritable combat culturel de notre époque, qui doit l’emporter en importance et en urgence sur tous les autres : nous avons besoin de réhabiliter les débats d’idées, si tant est que ce soit encore possible à l’heure où l’invective, l’insulte et l’amalgame facile deviennent la norme de l’échange public.

L’état de chaos généralisé du monde occidental, les crises économiques, sanitaires et écologiques à répétition, ainsi que la pression productiviste et rentabiliste des administrations managériales (publiques autant que privées), génèrent une sorte de crispation endémique des mentalités, qui aboutit à un culte international de l’uniformité et de la normalisation. On veut dès lors se protéger du désordre, de l’angoisse et du stress en ordonnant le monde jusqu’à la folie. C’est pourquoi le conformisme atteint des degrés effarants, à travers des phénomènes comme le politiquement correct, mais aussi indirectement l’idéologie sécuritaire, l’obsession fétichiste pour la lutte antiterroriste, la guerre compulsive contre tout désir de reconnaissance identitaire (même dans ses formes les plus anodines), etc.

On observe presque partout le désir croissant de mettre au pas la réalité, de la réduire à l’Unité et au Même, de conformer les choses à une vision monologique, qui doit remédier à la déstructuration du temps. On ne vit plus à l’heure de l’angélisme lénifiant, comme dans les années 1980 ; nous avons basculé dans l’égarement contraire, qui nous voue à la diabolisation tous azimuts et au contrôle sécuritaire de toutes les « déviances ». On persécute aujourd’hui les réactionnaires traditionnalistes ou les catholiques intégristes, mais on persécute en même temps les juifs, les homosexuels et les anarchistes (je pense à l’affaire de Tarnac). Les passages à tabac ont d’ailleurs visiblement le vent en poupe, à toutes les extrémités du spectre idéologique, et ceux qui prétendent « lutter contre le fanatisme » ne sont pas toujours les moins fanatiques du lot. Au lieu de faire de la politique, enfin, on se contente de fustiger les égarements moraux du camp adverse, comme si un homme immoral ne pouvait pas faire un politicien compétent (j’aurais préféré qu’on attaquât Dominique Strauss-Kahn et Jérôme Cahuzac pour leur doctrine néo-libérale plutôt que pour leurs pathologies sexuelles ou leurs manœuvres d’évasion fiscale). Partout, et même souvent dans les milieux contestataires, on cherche les fauteurs de trouble, afin de les dénoncer ; on vilipende le camp adverse, et l’on oublie de balayer devant sa propre porte ; on se plaint de l’incontestable chape de plomb qui pèse sur ses épaules, mais on veut répondre aux tensions du moment par davantage d’homogénéisation sociale (avec le goût pour la pureté identitaire à droite, et pour la pureté politique à gauche).

Nous vivons à l’ère de la paranoïa, comme dans presque toutes les époques de crise. Ce n’est plus aujourd’hui l’âge des procès en sorcellerie ou de la Shoah ; mais nous avons nos propres manies mortifères. Le scandale et le coup d’éclat spectaculaire, dans notre univers médiatique, remplacent quoi qu’il en soit désormais le débat et la discussion. Tout le monde finit donc inévitablement par être la victime de quelqu’un et, pour se venger de sa frustration, persécute en retour un troisième bouc émissaire, si bien qu’en définitive tout le monde persécute tout le monde. Il n’y a pas qu’une pensée unique, comme on le pense généralement à tort : il y en a en fait plusieurs. Mais, comme elles prétendent toutes être uniques, elles se persécutent mutuellement, se présentent toutes comme des victimes, et, au bout du compte, à force d’invectives et de bastonnades, il n’y a plus de pensée du tout, quelle que soit la direction vers laquelle on regarde.

Onfray et Benoist font l’effort de penser, et de penser avec nuance. D’autres aussi, dans tous les camps. Lorsque ces hommes et ces femmes lancent une polémique, c’est dans l’optique de débattre, pour faire avancer la marche des idées. Ce fut le cas par exemple, à de nombreuses années d’intervalle, des attaques d’Onfray et de Benoist contre la psychanalyse, qu’on pourrait pourtant à bon droit ne pas partager (et auxquelles j’ai souvent eu l’occasion pour ma part d’apporter des réserves). Critiquer en bonne intelligence, même quand on a tort, c’est élever le débat, et c’est permettre de penser. Mais Manuel Valls ne pense pas, ni la plupart de nos politiciens, ni même généralement nos journalistes. Aussi avons-nous plus que jamais besoin de réhabiliter le monde intellectuel contre le pouvoir de l’argent, du bling-bling et des paillettes. Ce sont des auteurs comme Onfray et Benoist qu’il nous faut désormais défendre, par principe, au-delà même des oppositions d’idées. Il est temps pour nous d’être solidaires au sein d’un nouveau Parti de l’intelligence, parce que nos adversaires règnent en maîtres sur la sphère du paraître et de la communication : ce sont les « crétins » et les « amuseurs » de tous ordres, gardiens de la Bonne Parole dominante et champions de la Sainte Inquisition médiatique.



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