"Les polémiques sans fondement tiennent le haut du pavé et remplacent les débats d’idées sérieux", Thibault Isabel


Article [Réponse à Renaud Dély] : Dans un article publié hier en soirée, Renaud Dély, rédacteur en chef du Nouvel Observateur («L’Obs», pour les intimes), fustige Krisis comme une revue «élitiste», qui «complexifie» la pensée. On ne peut que lui donner raison, surtout aujourd’hui, en notre ère numérique saturée de «tweets» et d’«information en flux tendu», où Le Nouvel Observateur lui-même s’expurge progressivement de tout contenu rédactionnel sérieux et se transforme au fil des ans en simple album d’images politiques accessible à tous. Krisis, rappelons-le, est une revue sans illustrations intérieures ! La direction de L’Obs ne doit pas en revenir, alors qu’elle remplace son personnel expérimenté par des stagiaires et ses journalistes ou ses chroniqueurs par des graphistes. Bientôt, on pourra faire la lecture de leur magazine sans savoir lire, rien qu’en regardant les images !

Cette attaque de Renaud Dély n’est pas gratuite, bien sûr. Elle s’inscrit dans le cadre du débat qui a opposé cette semaine Michel Onfray à Manuel Valls, autour de la personnalité controversée d’Alain de Benoist, fondateur et directeur de rédaction de Krisis. Dély, comme Valls avant lui, accuse Onfray et Benoist de «brouiller les repères», comme s’il s’agissait d’une stratégie électorale délibérée de ces derniers pour s’attirer les suffrages de sympathisants du camp opposé : Onfray est probablement censé lorgner du côté de la droite, alors que Benoist est censé lorgner du côté de la gauche. Mais Dély confond la politique politicienne et la réflexion politique, dont il ferait bien pourtant de se nourrir. Un philosophe ne se cherche pas des électeurs, contrairement à Manuel Valls, mais des lecteurs. Il ne cherche pas à faire carrière, mais à penser. Et, s’il brouille les repères, ce n’est pas pour dissimuler ce qu’il pense, mais au contraire pour penser mieux, différemment, avec audace, en renouvelant les perspectives anciennes. Un philosophe qui ne brouillerait pas un tant soit peu les repères établis serait un bien piètre philosophe, car cela voudrait dire qu’il répète platement ce qu’on a déjà dit avant lui.

Rappelons les termes de la polémique en cours. Valls a condamné les propos de Michel Onfray, qui disait préférer «une idée juste d’Alain de Benoist à une idée fausse de BHL». Il s’agissait moins pour Onfray d’encenser Benoist que de souligner une évidence : une idée juste reste juste, qu’elle soit de gauche ou de droite, et chacun peut manquer de justice et de justesse quel que soit son camp. On ne saurait mieux dire. La vérité, en effet, ne se réduit pas au prêt-à-penser des étiquettes politiques. L’authentique philosophe s’efforce de penser le vrai, indépendamment de tout engagement partisan. Cela ne veut pas dire que le philosophe soit toujours désengagé. Il est libre d’être de gauche ou de droite, ou, pour employer des termes qui ont davantage de sens, il est libre d’être capitaliste ou anticapitaliste, écologiste ou industrialiste, étatiste ou décentralisateur, universaliste ou relativiste, etc. Au fond, toute pensée implique des affirmations, des contenus de vérité, qui sont réductibles in fine à des prises de position, et donc à des engagements. Il n’y a pas de pensée neutre. Mais s’il est bon de systématiquement s’engager pour les idées qu’on croit vraies, il n’est pas bon de croire systématiquement vraies les idées pour lesquelles on s’engage. C’est la différence entre la philosophie et l’idéologie, entre la recherche de la vérité et la propagande.

Krisis a toujours été, depuis sa fondation, une revue qui se moque des étiquettes. «Krisis», en grec, signifie «ce qui fait problème ou débat». Même lorsque nous pensons qu’un point de vue est faux, nous devons nous efforcer de lui donner la parole, non en faisant appel à ses défenseurs les plus médiocres, mais au contraire en sollicitant ceux qui méritent le plus, dans chaque camp, d’être écoutés. C’est en se nourrissant des arguments de ses adversaires qu’on enrichit sa propre pensée. Et c’est en collaborant avec des personnalités venues d’horizons différents qu’on élargit ses idées. Une revue ne devrait pas se donner pour tâcher de défendre des positions, mais de chercher la vérité. C’est ce que nous faisons. Renaud Dély, visiblement, voit les choses d’une autre façon. Gageons qu’une bonne partie de la sphère médiatique actuelle sera de son point de vue.

Le plus affligeant, dans toute cette polémique, réside dans ce qui lui a donné naissance. Face aux critiques lamentables de Manuel Valls, Michel Onfray s’est fendu d’un tweet atterré, écrit sous le coup de l’indignation, dans lequel il traitait le Premier ministre et ses conseillers en communication de «crétins». «Manuel Valls est un crétin», a-t-on vu repris partout dans la presse, en moins de quelques heures ! Si Michel Onfray n’avait pas cédé à ce petit mouvement fort compréhensible de mauvaise humeur, on n’aurait probablement rien dit de l’affaire. Pourtant, ce tweet n’est pas ce qu’Onfray a produit de mieux. Est-ce là tout ce que la presse devait retenir d’un auteur qui, depuis Le ventre des philosophes, s’efforce méthodiquement et patiemment de construire une œuvre d’envergure ? Toute société a la presse et les journalistes qu’elle mérite. Et, dans ce contexte, Krisis ne doit pas avoir honte d’apparaître comme une revue «élitiste», bien qu’elle s’efforce en réalité seulement de présenter des débats actuels avec profondeur, intelligence et hauteur de vue, dans un souci constant de clarté.

Paradoxalement, cet épisode pathétique ne fera que renforcer la notoriété et la popularité de ceux qui se trouvent ainsi maculés de boue: Onfray, Benoist, Krisis, Eléments, etc. Nous vivons malheureusement une phase de l’histoire absurde et imbécile où les polémiques sans fondement tiennent le haut du pavé et remplacent les débats d’idées sérieux. Valls, Dély et les autres représentants de la Bonne Pensée médiatique nous ont malgré nous traînés dans le caniveau, et c’est là certainement que les médias passent le plus clair de leur temps au XXIe siècle. La «célébrité» se forge au milieu des immondices. Triste réalité !
                                                                                                                                    


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