Chrétiens et païens, dialogue entre François Flahault et Thibault Isabel (1/3)

Krisis revue pluraliste de débats et d'idées
Entretien : 


Thibault Isabel : Au contraire des religions dites « païennes », le christianisme prêche la vertu d’humilité, mais abandonne très largement l’idée de mesure, qui était notamment au cœur de la morale grecque (et de la plupart des morales traditionnelles). C’est cet attachement chevronné à l’idée de mesure (de « juste milieu ») qui interdisait au Grec d’espérer transformer radicalement la nature de l’homme (ou qui lui interdisait même seulement d’espérer « sauver » notre espèce de sa triste situation dans le monde). Le christianisme, au contraire, bien plus que toutes les religions qui l’ont précédé, a souhaité sauver l’individu de sa modeste condition naturelle, pour lui offrir la félicité d’un paradis surnaturel, à travers l’immortalité de l’âme. Quelles sont les implications philosophiques de ce glissement, du point de vue de la conception de l’homme ? 

François Flahault : Il y a quelque chose d’assez problématique dans le nœud même de la doctrine chrétienne. On le voit dans les commentaires que le clergé donne de l’histoire d’Adam et Eve, puisqu’il nous rappelle sans cesse que le couple a péché par orgueil, en se rebellant contre l’ordre divin. L’humilité, pour les chrétiens, est une vertu. Mais cette position de principe dissimule en même temps la naissance d’une nouvelle prétention, extrêmement ambitieuse, à savoir l’accès à la vie éternelle ! Si l’on cultive la vertu d’humilité, nous dit-on, on peut prétendre à une destinée (dans l’autre monde) à laquelle nul ne prétendait chez les anciens. Voilà en effet une ambition que la plupart des Grecs, par exemple, auraient trouvée illégitime et démesurée, mais que le christianisme va s’efforcer de légitimer. Pour cela, il va montrer que la véritable illégitimité se situe en fait ailleurs, dans l’action de Satan (qui va progressivement remplir un rôle nouveau, qu’il ne jouait pas chez les Hébreux). Le démon est cette puissance redoutable et perverse qui va contre l’ordre du monde – puissance fascinante du chaos et de la destruction, et puissance aussi qui nous détourne de Dieu. Face à un si grand péril, on ne saurait trop recommander l’obéissance, la soumission à l’ordre divin. Et la vertu d’obéissance est évidemment associée à l’humilité : c’est parce que, comparés à Dieu tout-puissant, nous ne sommes rien que nous devons nous soumettre à Lui (c’est-à-dire, en pratique, à ceux qui Le représentent). Et c’est au prix de cette soumission que nous pourrons prétendre à une gratification nouvelle, à un horizon qui nous était jusque-là refusé : la vie éternelle. La ligne de partage entre ce qui est légitime (car conforme à la condition humaine) et ce qui ne l’est pas se déplace donc, d’où le poids d’exigences plus lourdes, mais aussi le droit de nourrir de plus grandes espérances. Des doctrines de salut avaient certes déjà fait leur apparition en Grèce, au VIe siècle av. J.-C. (Platon était d’ailleurs un partisan de ces religions nouvelles, à la différence d’Aristote, resté plus païen), mais elles n’ont jamais connu le degré d’implantation culturelle qui sera celui du christianisme. 

Toutes les cultures humaines sont confrontées au problème de la gestion de la démesure. Chacune d’entre elles s’arrange comme elle peut. Il n’existe malheureusement aucune solution parfaitement convaincante pour résoudre cette difficulté. Il est en effet impossible que les humains deviennent absolument mesurés et raisonnables, qu’ils se maintiennent spontanément dans certaines limites. Il y a dans le psychisme humain une dimension d’illimitation qui lui est inhérente et indéracinable. 

La pensée des Lumières et ses héritiers ont cherché à éluder cette difficulté par une forme de wishfull thinking en se persuadant que l’être humain est naturellement mesuré, qu’il est spontanément à même de s’entendre avec les autres (sur la base, notamment, de l’intérêt bien compris), qu’il est heureux de faire le bien, etc. Un rêve généralisé d’harmonie s’est emparé des esprits éclairés au cours du XVIIIe siècle. Il nous en reste aujourd’hui l’idée que la dimension d’illimitation propre au désir humain s’est estompée – alors que la permanence de cette dimension avait au contraire été reconnue et crainte lors des ères précédentes. L’infini n’est plus pour nous que l’infini mathématique : il paraît donc désormais inoffensif et domestiqué. Mais c’est malheureusement très loin d’être le cas ! 

Les récits de fiction jouent un grand rôle dans la gestion de cet illimité qui se terre au creux de notre désir, puisque, dans de semblables récits, la démesure se donne libre cours. Mais comme cette démesure est seulement représentée, elle ne nous nuit pas du tout en réalité. Les religions jouent, à cet égard, un rôle comparable aux récits fictionnels, non pas nécessairement par leur mode d’action, mais dans le sens où elles contribuent elles aussi à encadrer notre tension vers l’illimité, à lui faire accepter un compromis : d’un côté, en effet, elles lui donnent satisfaction en l’entretenant d’entités surhumaines, de puissances supérieures, de représentations d’un monde qui dépasse de beaucoup celui dans lequel nous vivons ; mais, de l’autre, elles définissent ce qui est acceptable ou non, elles usent de leur autorité et de la fascination qu’elles inspirent pour étayer et justifier l’ordre de la société et ses contraintes. Dans le christianisme, par exemple, vous n’avez accès à l’immortalité qu’après votre mort : cela vous invite donc à la patience et à la modération durant le « temps d’attente » que constitue la vie… Mais le prix à payer, en l’occurrence, est une dépréciation de la vie en ce monde, dès lors que seul compte le salut éternel.

Les Grecs avaient pour leur part réussi quelque chose d’assez admirable. On voit dans la tragédie antique comment cette question de l’hubris travaille leur peuple, sur un mode à la fois fictionnel et rituel, c’est-à-dire aussi à la fois profane et sacré (la notion de religion telle que nous l’appréhendons aujourd’hui n’existait pas à l’époque : d’une manière générale, dans les sociétés traditionnelles, culture et religion ne sont pas distinguées l’une de l’autre). Les hommes qui assistaient au spectacle tragique étaient mis en présence de leur propre démesure, à travers les héros de l’intrigue ; ils en jouissaient par procuration tout en étant incités à la méditer. Dans les sociétés païennes, que ce soit en Grèce, en Afrique ou ailleurs, les hommes ont réussi à se passer de l’idée d’immortalité, et n’ont donc pas éprouvé le besoin d’aliéner leur vie sur terre. Mais il faut cependant reconnaître que, jusqu’à un certain point, la notion de démesure reste ingérable, quoi qu’on fasse, et quels que soient les moyens qu’on emploie pour tâcher de « modérer » l’homme ; la tension négative vers l’illimité parvient toujours et partout à profiter des moindres fêlures de la société ou de l’âme humaine, de sorte qu’elle n’est jamais totalement vaincue.

Extrait du texte "CHRÉTIENS ET PAÏENS", dialogue entre François Flahault et Thibault Isabel publié dans Krisis : Polythéisme/Monothéisme ?



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François Flahault. Philosophe. Membre du Centre de recherche sur les arts et le langage et directeur de recherche émérite au CNRS. On lui doit une multitude d’ouvrages, parmi lesquels Où est passé le bien commun ? (Mille et une nuits, Paris 2011), Le crépuscule de Prométhée (Mille et une nuits, Paris 2008), Adam et Eve. La condition humaine (Mille et une nuits, Paris 2007), Be Yourself. Au-delà de la conception occidentale de l’individu (Mille et une nuits, Paris 2006), Le paradoxe de Robinson. Capitalisme et société (Mille et une nuits, Paris 2005), Le sentiment d’exister. Ce soi qui ne va pas de soi (Descartes & Cie, Paris 2002) ou encore La méchanceté (Descartes & Cie, Paris 1998).




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Thibault Isabel. Né en 1978, à Roubaix. Docteur en esthétique, il est également diplômé en lettres et en histoire du cinéma. Il mène désormais ses recherches dans le champ de la philosophie générale, de l’anthropologie culturelle et de l’étude comparée des mentalités et des systèmes de pensée. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées, ainsi que cinq ouvrages.


Au sommaire du numéro : 


Kostas Axelos. Né en 1924 et mort en 2010. Philosophe français d’origine grecque, il fut professeur à la Sorbonne et spécialiste d’Héraclite, de Marx, de Nietzsche et de Heidegger. Sa pensée compte sans doute parmi les plus marquantes de la seconde moitié du XXe siècle. On lui doit notamment Marx, penseur de la technique, Editions de Minuit, Paris 1961, Le jeu du monde, Editions de Minuit, Paris 1969, Métamorphoses, Editions de Minuit, Paris 1991 et Réponses énigmatiques, Editions de Minuit, Paris 2005. Le texte que nous publions est tiré de Héraclite et la philosophie, Editions de Minuit, Paris 1962.

Geneviève Béduneau. Née en 1947. Docteur en théologie, elle a en outre suivi pendant sept ans les cours d’Antoine Faivre à l’EPHE, et pendant quatre ans les cours de Jean-Loup Lemaître. Elle a longtemps enseigné l’histoire de l’Eglise à l’Institut de théologie orthodoxe de Paris. Elle est l’auteur de nombreux articles dans les revues Balkans-infos, Présence orthodoxe, Liber mirabilis et Oniros. Elle anime enfin un site intitulé Réflexions sur les temps qui courent peut-être (à l’adresse : http://reflexsurtempscourants.blogspot.com).

Frédéric Dufoing. Né en 1973, à Liège. Il est diplômé en philosophie et sciences politiques. Essayiste et critique, il a fondé et co-dirigé la revue Jibrile avec Frédéric Saenen. Il est aussi l’auteur d’un livre intitulé L’écologie radicale (Infolio, Paris 2011), travaille sur les œuvres d’Ivan Illich (« Ivan Illich, critique de la modernité industrielle », in La Presse littéraire, Paris 2007) et de Wendell Berry, ainsi que sur l’éthique animale. Il a en outre publié des chroniques sur le cinéma (« Fellini, composteur d’Italie », in La Revue du cinéma, Paris 2007) et sur la musique post-punk britannique (« Factory, enquête sur un exercice de nostalgie intégrale », Gueules d’amour, Mille et une nuits, Paris 2003).

Michel Maffesoli. Né en 1944, à Graissessac. Ancien élève de Gilbert Durant et Julien Freund, il est professeur de sociologie à l’Université Paris Descartes, administrateur du CNRS et membre de l’Institut universitaire de France. Il a fondé en 1982 avec Georges Balandier le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ) et dirige la revue Sociétés, ainsi que les Cahiers européens de l’imaginaire. Il est aussi secrétaire général du Centre de recherche sur l’imaginaire et membre du comité scientifique des revues Space and culture et Sociologia internationalis. Il a reçu le titre de docteur honoris causa des universités de Bucarest, Porto Allegre et Braga. On lui doit près de trente livres, parmi lesquels on citera Sarkologies. Pourquoi tant de haine(s) ? (Albin Michel, Paris 2011), La crise est dans nos têtes ! (Jacob-Duvernet, Paris 2011), Matrimonium (CNRS Editions, Paris 2010), Apocalypse (CNRS Editions, Paris 2009), La République des bons sentiments (Rocher, Paris 2008), Le réenchantement du monde. Morales, éthiques, déontologies (La table ronde, Paris 2007), L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes (La table ronde, Paris 2003), Du nomadisme. Vagabondages initiatiques (Le livre de poche, Paris 1997) et Le temps des tribus (Le livre de poche, Paris 1991). Michel Maffesoli dispose enfin d’un site personnel www.michelmaffesoli.org.

Louis Ménard. Né à Paris en 1822 et mort en 1901. Il fut l’ami d’enfance de Baudelaire, avant de se tourner tour à tour vers les études littéraires et la chimie (dans laquelle il se distingua en découvrant le collodion). Il fut un fervent partisan de la révolution de 1848, et dut ensuite s’exiler à Londres, puis à Bruxelles, où il fit la connaissance de Karl Marx ; il soutiendra d’ailleurs toute sa vie le socialisme, dont il occupera les positions les plus radicales. Il revint à Paris après l’amnistie de 1852, et publia alors un premier recueil de poèmes, dans le style antiquisant de son ami Leconte de Lisle. Son principal champ d’activité fut sans doute néanmoins l’étude de la Grèce ancienne, à laquelle il se consacra à travers ses deux thèses de doctorat (à savoir De sacra poesi Graecorum et La morale avant les philosophes, en 1860), ainsi que plusieurs ouvrages ultérieurs comme Le polythéisme hellénique (1863), Histoire des Grecs (1894) ou Les questions sociales dans l’Antiquité (1898). Il s’intéressa aussi plus largement à l’histoire religieuse, avec notamment Histoire des anciens peuples de l’Orient (1882), Histoire des Israélites d’après l’exégèse biblique (1883) et Etudes sur les origines du christianisme (1893). Et il écrivit enfin des livres de poésie ou de philosophie marqués par le souci de promouvoir et de réhabiliter la pensée païenne, comme dans Rêveries d’un païen mystique (1876) et Opinions d’un païen sur la société moderne (1895). Notons qu’on lui doit également la traduction des livres attribués à Hermès Trismégiste (en 1866). A la fin de sa vie, il devint professeur à l’Ecole des Arts décoratifs (1887), et il milita pour l’adoption d’une orthographe réformée et simplifiée. Le texte que nous publions ici est emprunté au Polythéisme hellénique (Livre III, Chapitre I, « Le sacerdoce »).

Walter Otto. Né en 1874 et mort en 1958. Philologue allemand spécialisé dans l’étude de la religion grecque antique, on le connaît notamment pour des œuvres comme Dionysos. Le mythe et le culte, Gallimard, Paris 1969 (1933) ou L’esprit de la religion grecque ancienne. « Theophania », Berg, Paris 1995 (1959). Le texte que nous reprenons est tiré de Les dieux de la Grèce. La figure du divin au miroir de l’esprit grec, trad. de C.-N. Grimbert et A. Morgant, Payot, Paris 1981 (1929).

Jean Soler. Né en 1933 à Arles-sur-Tech. Agrégé de lettres, il a enseigné le français, le grec et le latin, avant d’entrer au Ministère des Affaires étrangères et d’être nommé directeur du Centre de civilisation française à l’Université de Varsovie (1965-1968). Il a aussi été conseiller culturel de l’ambassade de France en Israël de 1969 à 1973 et de 1989 à 1993, et a encore exercé les mêmes fonctions à Téhéran (1973-1977) et à Bruxelles (1977-1981). Il a été directeur régional des Affaires culturelles pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (1981-1985) et secrétaire général du Conseil national des langues et des cultures régionales (1985-1987). Comme auteur, il a collaboré à l’Histoire universelle des Juifs, sous la direction d’Elie Barnavi (Hachette, Paris 1992). Il a également élaboré une trilogie intitulée « Aux origines du Dieu unique », composée de L’invention du monothéisme (De Fallois, Paris 2002), de La loi de Moïse (De Fallois, Paris 2003), ainsi que de Vie et mort dans la Bible (De Fallois, Paris 2004). On lui doit enfin plus récemment La violence monothéiste (De Fallois, Paris 2008). Le texte que nous publions dans ce numéro a déjà été diffusé sur le site : http://www.aroumah.net.

Philippe Simonnot. Né en 1941. Docteur en sciences économiques, il dirige l’Observatoire économique du droit (Université de Versailles-Saint-Quentin) et enseigne l’analyse économique du droit dans les Facultés de droit de Paris X (Nanterre) et de Versailles. Il est également le fondateur et le directeur de l’Observatoire des religions et de l’Observatoire économique de la Méditerranée. Il publie épisodiquement des chroniques économiques dans la presse, notamment au Monde et au Figaro. On lui doit récemment Delenda America (Editions Baudelaire, Lyon 2011 ; cf. le site http://www.delendaamerica.fr/), ainsi que Le jour où la France sortira de l’Euro (Michalon, Paris 2010), Enquête sur l’antisémitisme musulman. De ses origines à nos jours (Michalon, Paris 2010), Le marché de Dieu. L’économie des religions monothéistes (Denoël, Paris 2008), Les papes, l’Eglise et l’argent. Histoire économique du christianisme, des origines à nos jours (Bayard, Paris 2005), Economie du droit (2). Les personnes et les choses (Les belles lettres, Paris 2004), L’erreur économique. Comment économistes et politiques se trompent et nous trompent (Denoël, Paris 2003), Economie du droit (1). L’Invention de l’Etat (Les belles lettres, Paris 2003) et Vingt-et-un siècles d’économie, en vingt-et-une dates-clés (Les belles lettres, Paris 2002).



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