Les dieux existent-ils physiquement? Javier Ruiz Portella



Article : « Dieu existe-t-il physiquement ? » « Les dieux existent-ils matériellement ? » Voilà la question absurde, la plus saugrenue de toutes celles que les hommes se sont posées. Elle est aussi absurde que si nous nous demandions des choses telles que : les images qui figurent sur un tableau — ces lances et ces soldats, par exemple, que Velázquez peint dans La reddition de Breda — existent-elles physiquement, matériellement, en tant que lances et soldats, en dehors du tableau ? Existent-ils ou ont-ils physiquement existé ces êtres que nous connaissons sous les noms d’Antigone, Dom Quichotte, Hamlet, Tartuffe, Faust, Rastignac, Anna Karenine, Fortunata y Jacinta et tous les autres ? Aucune personne normalement constituée ne songerait jamais à s’interroger sur l’existence des êtres que figure l’art. Mais nous nous interrogeons cependant sur l’existence des êtres que figure la religion.

Ces êtres sont imaginaires dans les deux cas, mais traversés dans les deux cas aussi de la plus profonde réalité. Les personnages de l’art expriment et dévoilent, à travers leurs passions et leurs conflits, à travers leurs péripéties et leurs amours, la plus réelle de toutes les énigmes : les dieux du paganisme expriment et dévoilent eux aussi, de la même façon, la lumière claire et obscure de l’être. S’il n’en était pas ainsi, s’il ne s’agissait que de simples fantoches de fiction, nous ne pourrions jamais regarder une statue, nous extasier devant un tableau, fréquenter les personnages qui peuplent les récits. Dans le meilleur des cas, nous nous bornerions à nous amuser avec eux, tout comme le spectateur d’un feuilleton le fait. Si l’enjeu de l’art n’était pas le dévoilement même de la réalité, nous ne pourrions jamais avoir le sentiment que, lorsque nous nous tenons auprès de ces personnages qui, immortels comme des dieux, persistent à travers le temps, nous nous tenons infiniment plus près du vrai et du réel que lorsque nous nous trouvons auprès d’individus en chair et en os qui déambulent dans la brume du monde.

Pourquoi refusons-nous dans la religion cette duplicité même qui nous ravit dans l’art ? Pour deux raisons. La première, c’est qu’au fond l’art non plus ne ravit plus personne. Devenu un plaisir esthétique (pire encore : devenu un produit touristico-culturel), il n’est plus voué à ravir (au sens fort du mot : à emporter), mais à plaire d’une façon paisible et désintéressée. La deuxième raison est beaucoup plus décisive. Nous l’avons entrevue au passage lorsque je demandais il y a un instant : est-il possible d’adorer un symbole, une image qui ne renvoie à aucun être vivant et réel ? Est-il possible de célébrer un dieu qui a perdu toute existence physique, toute dimension personnelle ? La réponse, contrairement à ce que l’on pourrait croire, est affirmative. Il est tout à fait possible de célébrer un tel dieu par des chants et des cérémonies, par des processions et des festivités ; il est parfaitement possible de célébrer, d’incarner publiquement le mystère dont la divinité est l’enjeu. Ce n’est pas seulement possible : c’est indispensable.

Accomplir un tel acte revient à commettre un « péché » qui, d’après le christianisme et le judaïsme, constitue un des plus abominables d’entre tous : le péché d’idolâtrie, le péché consistant à honorer et célébrer la divinité sous forme d’images qui ne sont – au double sens du mot – que des images. Après avoir loué, comme nous l’avons fait, les « péchés de la chair », le moment est venu d’en faire de même avec le « péché d’idolâtrie ». Le moment est venu de célébrer et de commettre un tel péché : comme il est commis, par exemple, par tous ceux qui, ne croyant nullement à l’existence réelle de la divinité, rendent un culte on ne peut plus fervent aux images (j’insiste : dans le double sens du mot) du Christ, de la Vierge et des Saints qui sont promenées dans toute leur splendeur lors des processions qui parcourent encore nos rues et nos campagnes.

Mais il n’est pas pareil de célébrer la divinité, bien qu’elle ne soit qu’une image, et de l’implorer afin de gagner ses faveurs… Comment un dieu qui ne fait rien d’autre que signifier pourrait-il avoir prise sur la vie effective des hommes, comment pourrait-il condamner ou absoudre leurs actions, augurer le cours des événements, infléchir l’ordre des choses, octroyer des bienfaits, éviter des calamités… ? Qui songerait à implorer les héros et les figures de l’art, à leur demander de guérir les maladies, de provoquer des pluies, d’empêcher des catastrophes, de conduire les navigateurs à bon port ?

L’action magique de la divinité – appelons-la ainsi – : voilà la barrière infranchissable, la rupture absolue, entre hier et aujourd'hui. L’action des dieux sur le monde : cette action qui, à des degrés et selon des modalités certes différentes, est acceptée ou implorée par tous les croyants (absolument tous : païens et non païens, grecs, romains, celtes, hindous, musulmans, chrétiens…) : voilà ce que nous ne saurions plus jamais concevoir ni imaginer. Ce qui nous en empêche tient dans le savoir accumulé depuis vingt-cinq siècles. Ce qui nous l’interdit tient dans une science et une rationalité qu’il nous faut certes combattre dans sa folle prétention à tarir tout le mystère du monde, dans son ambition à rendre compte de l’entièreté des choses, mais dont nous ne devons ni ne pouvons en aucune façon rejeter les connaissances qu’elle fournit sur l’ordre matériel de ces mêmes choses.


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